Throwback Thursday #8

Throwback Thursday #8

Le Throwback Thursday a été initié par BettieRose books sur son blog. Chaque jeudi, un nouveau thème est proposé. À moi de trouver un livre qui colle à ce thème et de vous en parler un peu.

Et cette semaine, le thème est…

Un pavé de plus de 500 pages…

Throwback Thursday #8
Throwback Thursday #8

Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

Plusieurs versions de la naissance de Sav-Loar circulent dans le royaume. Toutes racontent comme de jeunes magiciennes poursuivies par les capes d’or se réfugièrent dans la forêt des Songes et y érigèrent une ville secrète. Sans être entièrement fausses, ces légendes sont approximatives, car les fondatrices de cette ville n’avaient rien des adolescentes terrifiées et à peine pubères qu’elles décrivent. Elles étaient des femmes dans la fleur de leur féminité, à l’apogée de leur art, au zénith de leur colère. Elles étaient d’anciens membres du Clos traquées par leurs pairs, ayant assisté au massacre de deux centres d’entre elles par la peur de la différence et la soif de domination. Sav-Loar, le lever de lune, devint le pendant clandestin d’Astria l’éclatante. Ainsi débuta la nuit des magiciens.

 

Throwback Thursday #8

La première brique qui me vient à l'esprit, c'est la dernière que j'ai lue en 2016. J'aurais certes pu vous parler de la toute dernière en date, l'intégrale des trois tomes de Chalion, de Lois McMaster Bujold, que j'ai beaucoup apprécié. Tout comme j'aurais pu vous parler des nombreuses autres briques que j'ai lues dans ma petite vie. Alors, pourquoi celle-ci en particulier?

Peut-être, tout d'abord, parce qu'il ne s'agit pas d'une intégrale, mais d'un tome seul. Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd'hui, j'avais envie de parler de brique en terme de volume unique, et non en terme de compilation. Une brique est une brique, pourtant, peu importe le nombre de tomes qu'elle contient. Mais je trouve que, dans le cas des Illusions de Sav-Loar, il est bon de noter que l'auteure est parvenue à écrire un véritable pavé (665 pages tout de même, en grand format… imaginez ce que cela donnera en format poche!) sans une seule fois lasser le lecteur avec d'inutiles longueurs. Le récit est rythmé, souvent ponctué de nouveaux rebondissements, de nouvelles intrigues. Et lorsque l'action n'est pas au rendez-vous, l'auteure en profite pour approfondir les personnages, leur psychologie, leur "background" historique, leur évolution, leurs questions et leurs peurs par rapport aux situations décrites. Tout cela sans jamais laisser le lecteur s'ennuyer… il faut dire que c'est un sacré tour de force! Alors, chapeau bas à Manon Fargetton!

Mais peut-être ai-je aussi choisi ce roman parce que je l'ai lu dans un moment très particulier pour moi : ces quatre longs mois durant lesquels j'étais coincée chez moi à cause d'une fracture au pied. Une véritable parenthèse de douceur/douleur… Douceur parce qu'il est bon d'être chez soi, en repos forcé, à s'occuper enfin de ses projets personnels (mon premier roman, en l'occurrence), à profiter de la vie aux côtés de ses chats, une bonne tasse de thé fumant à la main… Et puis douleur aussi parce que, vous vous en doutez, une fracture n'est pas franchement synonyme de sinécure! Entre l'inconfort du plâtre, le fait d'être immobilisé, et les douleurs diverses, on peut aussi intercaler le fait de ne pas savoir monter les escaliers, et donc de devoir dormir dans le salon et de devoir se laver dans la cuisine, de ne plus savoir se débrouiller seul pour des choses triviales, de rater des événements parce qu'on ne sait pas se déplacer, de galérer sur les trottoirs parce que rien n'est mis en place pour les personnes à mobilité réduite, etc. Bref, ce fut une parenthèse de vie intense et très particulière, qui m'a permis de beaucoup réfléchir, de m'introspecter, et finalement de redémarrer la vie d'un bon pied. Et donc, je garde des lectures lues durant ces derniers mois des souvenirs très particuliers, parce qu'ils ont constitué pour moi une sorte de fenêtre sur le monde, une façon de voyager, de me déplacer juste par la force de l'esprit. Ils m'ont apporté bien plus de réconfort et de bonheur que ne l'ont fait les antidouleurs. En cela, je suis redevable à leurs auteurs.

Voici la chronique que j'ai fait de ce roman… Si vous le lisez, et je vous le conseille chaudement, j'espère qu'il vous procurera autant de plaisir et d'évasion qu'il ne l'a fait pour moi!

Throwback Thursday #8

Et vous, quel pavé auriez-vous choisi de jeter à la marre présenter ?

Un excellent jeudi à toutes et à tous!

Lecture en cours #20

Lecture en cours #20

Série : Les nécrophiles anonymes. T1

Titre : Quadruple assassinat dans la rue de la morgue

Auteur : Cécile Duquenne

Népomucène, préposé à la morgue, mène une vie tranquille et nocturne en compagnie de Bob, vampire d'environ 150 ans d'âge. Lorsqu'il manque devenir la cinquième victime d'un mystérieux assassin, son ami de longue date mène l'enquête. L'immortel est certain qu'une autre créature surnaturelle a commis le massacre.

Lecture en cours #20

Éditions Bragelonne

Collection Snark

185 pages

Fantastique

Sorti en 2014 dans la collection, en 2012 à l'origine

Format ebook

Lecture en cours #20

Commencé le 20 mars 2017

Terminé le 23 mars 2017

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l’intégrale, de Lois McMaster Bujold

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

Chaque tome de cette série a été édité en français, puis réédités à plusieurs reprises, jusqu'à ce que Bragelonne les réunissent dans cette superbe intégrale, augmentée d'une nouvelle inédite intitulée Le démon de Penric.

Voici un petit résumé de cette trilogie… Histoire que vous vous y retrouviez dans les chroniques et dans la suite chronologique du récit!

PS : Je voudrais saluer le magistral travail de traduction effectué par Mélanie Fazi et Emmanuelle Casse-Castric… Vraiment, c'est du grand art!

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

S'il m'a fallu un petit temps d'adaptation à l'univers de Chalion, l'histoire m'a totalement submergée jusqu'à la fin! Je me suis laissée embarquer sur cette rivière tumultueuse, un flot incessant d'intrigues de cour, de complots, de trahisons, de possession démoniaque, de rites de mort, de ménageries exotiques, de révélations, de… oulà, j'en ai encore le coeur qui palpite!

Je me suis profondément entichée de cet univers riche et complexe, de ces personnages tellement humains, tellement humbles, avec leurs qualités et leurs défauts… J'ai adoré le personnage de Cazaril, à tel point que j'ai eu du mal à continuer la trilogie quand j'ai vu qu'il n'était question de lui nulle part dans les tomes suivants. Pour une fois qu'on ne nous présente pas un héros masculin sous la forme d'un géant plein de muscles et dotés de super pouvoirs aussi mirobolants que risibles…

Quant au style d'écriture, il est fluide, rythmé, captivant. L'auteur possède une imagination débordante, foisonnante de super idées, aussi ne puis-je que vous donner ce conseil : jetez-vous dessus!

Enfin, pas trop fort quand même… Je ne voudrais pas être responsable d'accidents en chaîne!

 

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

Chassé de sa chambre par son atmosphère confinée lors d'une journée chaude et brumeuse succédant à des averses nocturnes d'une rare intensité, Cazaril s'aventura dans le jardin à la recherche d'un perchoir plus confortable. Le livre qu'il tenait sous son bras était l'un des rares qu'il n'ait pas déjà lus dans la maigre bibliothèque du château – non que "Les cinq chemins de l'âme : les véritables méthodes de la théologie quintarienne" d'Ordol le passionne plus que de raison. Peut-être ses pages, voletant librement sur ses genoux, donneraient-elles à sa sieste une apparence plus érudite pour les passants. Il contourna la tonnelle de roses et se figea en découvrant que la royina, accompagnée d'une de ses dames munie d'un métier à broder occupait le banc qu'il convoitait. Lorsque les deux femmes levèrent la tête, il esquiva quelques abeilles en délire et s'excusa d'une révérence pour cette intrusion involontaire.

Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

Bon, je ne vais pas vous le cacher, j'ai eu très difficile à l'entame de ce nouveau tome de Chalion. En fait, je m'attendais à retrouver les personnages du premier tome pour suivre la suite de leurs aventures. Mais les premiers chapitres donnent rapidement le ton… Plus de Cazaril, de Betriz, d'Iselle, de Palli et des autres! La seule qui revient en lice, c'est Ista, un personnage qui m'avait très peu marqué lors de ma lecture du premier tome… pour ne pas dire déplu.

Je me suis accrochée. Encore. Et encore. Puis Ista s'est mise à se rebeller contre l'autorité en place. Elle est sortie de son amorphe léthargie pour partir à l'aventure. Une aventure! Ah, enfin, elle se réveille!! Et là, j'ai commencer à accrocher avec le personnage comme avec le récit. Pour finir, je n'ai pas été déçue. Son personnage s'améliore au fil du récit, pour passer du noir à un blanc radical.

Certes, l'intrigue est parfois vraiment tirée par les cheveux. Très bien imaginée, très bien conçue, mais parfois vraiment hard à suivre. Le dénouement vaut la peine que l'on s'accroche, mais je vous le dit tout de suite, si vous cherchez une lecture pas trop casse-tête, passez votre chemin! Cela mis à part, je me dois de saluer bien bas l'imagination débordante de l'auteur. La théorie sur les démons se voit de plus en plus étoffée, ce qui fait bondir de joie mon coeur de lectrice.

Sinon, j'ai vraiment apprécié le fait que l'on découvre d'autres coins de Chalion. Le territoire est immense, et donne envie d'être découvert dans son intégralité.

 

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

Le souffle coupé, Ista étouffa un cri. Elle tomba à genoux près du lit de camp. "Cinq dieux, on l'a assassiné." Mais comment? Personne n'était entré dans cette tente depuis le départ du serviteur. Avait-il trahi son maître de la sorte? S'agissait-il d'un espion roknari? La main tremblante d'Ista écarta le drap.
Sous le sein gauche, la blessure béait comme une petite bouche sombre. Du sang en coulait lentement. Un coup de poignard, peut-être, dirigé en plein cœur. "Vit-il toujours?" Elle pressa les doigts contre cette bouche dont elle ressentait le baiser collant contre sa paume, guettant désespérément la moindre palpitation indiquant que le cœur battait toujours. Elle n'aurait su le dire. Oserait-elle poser l'oreille contre sa poitrine?
Un souvenir hideux fulgura devant son œil interne, l'homme long et mince de son rêve, et le flot rouge de sang qui s'échappait entre ses doigts. Elle retira vivement la main.

Paladin des âmes, de Lois Mcmaster Bujold

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

Que dire de ce troisième et dernier tome? Qu'il s'inscrit dans la droite lignée des deux précédents? C'est une certitude. Qu'il est aussi bon que les précédents? Cela, j'en suis un peu moins sûre…

Les idées mises en place sont vraiment excellentes. Transformer les histoires de possession démoniaque en possession animale, c'est intelligent, et cela change un peu des deux premiers tomes. Il y a cette histoire de malédiction courant de génération en génération qui revient sur le tapis, mais déclinée cette fois-ci de façon un peu différente que dans le premier tome. C'est malin… Cela aurait pu marcher, oui… si je n'avais pas trouvé l'écriture si brouillonne par moment. J'ai parfois eu du mal à suivre l'auteur lorsque ses personnages entrent dans de grandes digressions métaphysique. Les sujets religieux ou chamaniques qu'ils abordent sont parfois si abscons, et les répercussions sur leurs vies sont si tordues que j'en saisis difficilement le sens.

Et c'est bien dommage, car il y a vraiment de l'idée, et les personnages d'Ingrey et d'Ijada sont attachants. Bon, je ne vais pas dire que ce roman m'ait déplu, que du contraire. Je lui ai tout de même donné une note convaincante, parce que l'écriture est toujours aussi belle, que les concepts sont sympas, et qu'il y a toujours de l'aventure, de l'intrigue et des rebondissements. C'est juste que je m'y suis parfois perdue… mais je suis peut-être bien la seule à avoir été déboussolée par l'histoire!

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

Le chaos suscité par cet événement avait, de toute évidence, engourdi les serviteurs du prince au point qu'ils n'avaient pas osé laver ni vêtir le corps. De la crasse assombrissait les replis du corps de Boleso… Non, pas de la crasse. Ingrey passa le doigt le long d'un sillon de chair glaciale, puis inspecta d'un oeil circonspect cette trace de couleur, bleu terne, jaune étamine, ainsi qu'un vert malsain là où ils se mêlaient. Teinture, peinture, quelque poudre colorée? La fourrure sombre de la sous-robe portait elle aussi de légères traces.
Ingrey se redressa et aperçut ce qu'il avait d'abord pris pour un tas de fourrures repoussé le long du mur opposé. Il s'en approcha puis s'agenouilla.
C'était un léopard mort. Une femelle léopard, corrigea-t-il en retournant partiellement l'animal. Sa fourrure fine et douce était d'un contact fascinant. Il suivit du doigt le contour des froides oreilles incurvées, des moustaches blanches et raides, le tracé de noires volutes sur soie dorée. Il souleva une lourde patte, tâta les coussinets, les épaisses griffes d'ivoire. On les avait coupées. Une corde de soie rouge, nouée serré autour de son cou, mordait profondément la fourrure. On en avait taillé l'extrémité. Les poils d'Ingrey se hérissèrent, réaction qu'il réprima.

La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

Je dois dire que les éditions Bragelonne ont été très bien inspirées en joignant cette nouvelle inédite au cycle de Chalion. Ce texte apporte un peu de fraîcheur et vient confirmer le talent de l'auteur pour l'écriture. La plume est fluide et très agréable, comme toujours.

J'ai trouvé que cette nouvelle constituait un vrai "plus" au cycle. Ainsi avons-nous une belle palette de tout ce qui peut se faire en matière de possession, de démons, d'âmes et de rites bizarres en Chalion!

Je me permets de vous recopier le début de la nouvelle, afin que, comme moi, vous puissiez vous délecter du style de l'auteur…

La lumière matinale coulait en pente douce dans les prairies, infusant d'une lueur vert pâle les branches entremêlées des arbres du bois qui s'étendait au-delà et éclairant ici et là quelques fleurs blanches et rose pâle parmi les nouvelles feuilles. L'air printanier était doux et gonflé de promesses. La mère de Penric, avant de partir en chariot avec ses sœurs pour mettre la dernière main aux préparatifs, avait levé la tête vers le ciel bleu froid et décrété que c'était un jour parfait pour des fiançailles – sûrement le signe que les dieux souriaient enfin à la maison de Jurald! Penric s'était retenu de faire remarquer que les érudits divins enseignaient que les dieux ne contrôlaient pas la météo. Pour tout remerciement pour son respect filial, il avait été gratifié d'un ordre sec lui enjoignant de se dépêcher de finir de s'habiller et de les suivre! Ce n'était pas le moment de traîner les pieds!

Le démon de Penric, de Lois McMaster Bujold

[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold
[Saga fantasy] Le cycle de Chalion, l'intégrale, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

Les idées mises en place sont vraiment excellentes. Transformer les histoires de possession démoniaque en possession animale, c'est intelligent, et cela change un peu des deux premiers tomes. Il y a cette histoire de malédiction courant de génération en génération qui revient sur le tapis, mais déclinée cette fois-ci de façon un peu différente que dans le premier tome. C'est malin… Cela aurait pu marcher, oui… si je n'avais pas trouvé l'écriture un peu trop brouillonne par moment.

Acherontia

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

Le prince Boleso est mort.
Sire Ingrey des Rocheloup est envoyé au château afin de conduire le cadavre jusqu'à son lieu de sépulture et d'escorter dame Ijada, meurtrière présumée, vers son jugement. Mission désagréable et délicate, d'autant que la situation politique est instable et que la couronne est de nouveau en jeu.
Mais il y a plus : les sombres actions de Boleso ont imposé à la fière Ijada un « don » mystique qui risque de signer son arrêt de mort. Un esprit interdit habite à présent son âme ! Une malédiction qu'Ingrey connaît bien, car il la subit lui-même depuis l'enfance. Une bête intérieure qui peut faire des ravages…
Sur leur chemin semé de dangers, Ingrey comprend bientôt qu'Ijada est la seule personne à qui il puisse se fier. Sans elle, il ne parviendra jamais à se libérer ni à comprendre la terrible destinée que lui ont imposée les dieux, les damnés et les morts.

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

Ce roman est le cinquième lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour décembre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de ce livre.

Fin d'année oblige, les éditions Bragelonne proposaient, dans leur catalogue de décembre 2016, de très belles intégrales, dont celle-ci. Toutes me tentaient, mais j'ai finalement jeté mon dévolu sur Chalion parce que les critiques que j'en avais vu sur Livraddict étaient très positives, mais aussi parce que le résumé me plaisait et m'intriguait.

Je vais donc vous présenter séparément les trois romans figurant dans cette intégrale, puis j'écrirai une page récapitulative de saga, comme je le fais habituellement.

Redit. : Oui, j'ai fait un copié-collé, c'est mal, hein?! Beeeeuuuurk!! Peux pas!!

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

… où les repères tombent comme un château de cartes.

 

Plus on avance dans la série, plus on s'éloigne des personnages et du cadre du premier tome… Ce troisième et dernier tome n'a juste plus rien à voir avec la cour de Cardegoss et les personnages gravitant autour. Ce qui, je dois dire, m'a assez perturbée et un peu dépitée, dans un sens. Car, comme je l'ai dit dans la chronique du tome 2, je m'étais beaucoup attachée à Cazaril et à son entourage, et le fait de ne pas les retrouver, même pas sous forme de simple mention, m'a un peu attristée. Dans le second tome, j'ai au moins eu la chance de suivre les aventures d'Ista, la mère d'Iselle et de Teidez (ceux qui ont lu les tomes précédents s'en souviendront), et j'ai recroisé le chemin des frères dy Gura, ce qui fut un vrai plaisir.

À l'entame de ce dernier tome, les anciens personnages s'effacent pour laisser la place à d'autres. Ainsi faisons-nous la connaissance de sire Ingrey des Rocheloups, de dame Ijada, du comte Wencel de Fleuvéquin, etc. Les lieux mêmes de l'intrigue nous sont totalement inconnus. Quoiqu'encore situés en Chalion, on se trouve ici, comme je l'ai compris, loin de Cardegoss et de sa cour.

La politique n'est plus du tout au coeur de l'intrigue, ou très peu. On sent bien que la façon de gérer le pays est différente ici qu'à Cardegoss, mais il est difficile de dire en quoi, puisque ce côté est assez peu développé. D'ailleurs, on ne parle plus de la famille royale de Chalion, mais d'un autre roi, couché sur son lit de mort. Et qui dit autre roi, dit autre cour et autres moeurs… La géographie aussi est différente, le nom des villes ne ressemblant pas aux habituels noms rencontrés dans Chalion. On dirait d'ailleurs des noms issus de World of Warcraft, car beaucoup sont des "noms valises", des amalgames de deux noms communs n'en formant plus qu'un seul (la ville de Boisbouleau, par exemple, Pontmartre, Gîtelevant, ou la famille des rocheloups).

Bref, c'est bizarre, et perturbant. J'ai le sentiment désagréable d'avoir perdu les quelques repères auxquels je m'accrochais dans les précédents tomes, et l'auteur ne m'en fournit pas de nouveaux sur lesquels m'appuyer. Pas dans un premier temps, du moins. Car malgré tout, on finit peu à peu par y voir plus clair. Mais je dois avouer que j'aurais apprécié des descriptions et des explications plus détaillées. Une carte, pour commencer… 

Au dehors, l'air humide et froid se teintait d'une lueur tout juste suffisante pour qu'il pût retrouver son chemin dans les rues. Lorsqu'il atteignit l'autre côté de la Ville-royale, la marche lui avait éclairci les idées, malgré sa migraine tenace.
L'aube parait le monde de ses couleurs. La solide pierre taillée de la large entrée du palais de Hetwar se colorait d'une nuance évoquant celle du beurre. Le portier de nuit reconnut immédiatement Ingrey à travers la trappe des lourdes portes d'entrée sculptées et entrouvrit un rabat juste assez grand pour le laisser entrer dans cette épaisse pénombre étouffée. Un serviteur s'offrit de l'annoncer, mais Ingrey déclina et gravit les marches menant au bureau du maître des sceaux. Quelques serviteurs allaient et venaient en silence, tirant des rideaux, remuant des feux, transportant de l'eau.

La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

… où les âmes d'animaux innocents sont bues comme du petit lait.

 

Vous êtes à présent accoutumés au fait que toutes les intrigues de Chalion tournent autour de la religion, en particulier des démons, qui possèdent les personnages de différentes façons. Plus on avance dans la trilogie, plus les intrigues sont tordues et capillotractées, mettant en scène non plus des cas d'école mais de parfaites raretés dignes d'un freak show.

Ce troisième tome ne fait pas exception à la règle, car il y est bien question de possession, mais d'un genre totalement nouveau. Nous sommes ici confrontés à un autre type de religion, celle pratiquée par les anciens clans. En vérité, cette religion tient plus du chamanisme, avec un côté très ritualiste et même démoniaque, puisqu'il y est question de sacrifices (d'animaux, d'humains, des deux, peut-être).

À l'époque où se déroule l'action, ces rituels sont tombés en désuétudes et sont même très mal vu. Pourtant, certains continuent de la pratiquer, à leurs dépens…

Le chaos suscité par cet événement avait, de toute évidence, engourdi les serviteurs du prince au point qu'ils n'avaient pas osé laver ni vêtir le corps. De la crasse assombrissait les replis du corps de Boleso… Non, pas de la crasse. Ingrey passa le doigt le long d'un sillon de chair glaciale, puis inspecta d'un oeil circonspect cette trace de couleur, bleu terne, jaune étamine, ainsi qu'un vert malsain là où ils se mêlaient. Teinture, peinture, quelque poudre colorée? La fourrure sombre de la sous-robe portait elle aussi de légères traces.
Ingrey se redressa et aperçut ce qu'il avait d'abord pris pour un tas de fourrures repoussé le long du mur opposé. Il s'en approcha puis s'agenouilla.
C'était un léopard mort. Une femelle léopard, corrigea-t-il en retournant partiellement l'animal. Sa fourrure fine et douce était d'un contact fascinant. Il suivit du doigt le contour des froides oreilles incurvées, des moustaches blanches et raides, le tracé de noires volutes sur soie dorée. Il souleva une lourde patte, tâta les coussinets, les épaisses griffes d'ivoire. On les avait coupées. Une corde de soie rouge, nouée serré autour de son cou, mordait profondément la fourrure. On en avait taillé l'extrémité. Les poils d'Ingrey se hérissèrent, réaction qu'il réprima.

La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

…Quand l'on ne fait qu'un avec son animal totem.

 

Les âmes animales sont au centre de cette nouvelle intrigue. Ces âmes, détachées de leur corps originel par le biais d'un cruel sacrifice, viennent posséder des humains, consentants ou non, pour leur prodiguer plus de pouvoir.

J'ai trouvé l'idée très bonne, mais malheureusement, j'ai trouvé l'intrigue parfois trop brouillonne. Je n'ai pas toujours bien pu suivre les circonvolutions de l'histoire, et n'ai pas toujours tout compris comme je l'aurais dû.

Aussi ne vous en dirai-je pas plus, afin de vous laisser vous faire votre propre opinion, et en même temps, pour ne pas vous contaminer avec mon incompréhension crasse. Peut-être – sans doute, même – aurez-vous plus de jugeote pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette histoire.

Il décapiterait d'abord le serviteur trop bavard, d'un seul coup. Puis se tournerait vers les femmes hurlantes. Ijada était déjà à genoux, comme une victime devant son bourreau, des mèches de cheveux s'échappant pour voiler son visage. Le tranchant cinglant de l'épée, la femme enceinte… Son esprit regimba, nia.
Puis hurla cette négation avec une telle férocité qu'elle s'inversa et se transmuta en assentiment. "Aide-les, sauve-la, soutiens-moi, loup intérieur! Puise en moi, puise…"
Sa mâchoire s'allongea, ses dents se changèrent en blancs couteaux acérés. Il se mit à mordre et à déchirer les veines, grondant et agitant la tête comme un loup secouant un lapin pour lui briser l'échine.

La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

… où la prison forestière des guerriers ensommeillés.

 

Bien entendu, tout cela ne serait pas aussi marrant si une sombre malédiction ne venait obscurcir le tableau… Une malédiction qui court de génération en génération, cela nous vous rappelle rien? Ah oui, le premier tome, n'est-ce pas? Vous voyez comme l'histoire se répète tout en changeant? C'est un des tours de force de ce cycle de Chalion. L'auteur tourne autour des mêmes thèmes mais les décline de plusieurs façons.

Nous avons donc une malédiction qui sert le profit d'un seul homme, et une armée entière retenue prisonnière par ce biais. Des guerriers retenus dans les limbes, attendant d'être repris par un des cinq dieux de la religion quintarienne. Et de toute évidence, ce sont Sire Ingrey et Dame Ijada qui détiennent la clé de l'énigme. Mais de quelle façon?

Un jeune homme aux cheveux fauves, anxieux et résolu, entièrement nu à l'exception de signes peints sur la peau, se tenait assis sur une haute branche de chêne à la lumière vacillante des torches. Une corde soyeuse de fibres d'orties lui encerclait le cou et du sang coulait le long de ses membres depuis une série de coupures bien nettes. Il éleva bien haut ses mains tendues et parla d'une voix vibrante, légèrement chevrotante, puis bascula comme un homme plongeant d'un haut rocher dans un étang. Près du sol, la chute s'interrompit assez brusquement pour lui briser la nuque… Les yeux dilatés de Wencel brillaient. "Était-ce là l'un des princes envoyés aux dieux en tant que courriers de son roi sacré…?" La vérité se déversait tel un flot ; Ingrey avait l'impression qu'on lui tenait la tête sous le courant jusqu'à ce que sa cervelle risquât d'éclater.

La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold

Que dire de ce troisième et dernier tome? Qu'il s'inscrit dans la droite lignée des deux précédents? C'est une certitude. Qu'il est aussi bon que les précédents? Cela, j'en suis un peu moins sûre…

Les idées mises en place sont vraiment excellentes. Transformer les histoires de possession démoniaque en possession animale, c'est intelligent, et cela change un peu des deux premiers tomes. Il y a cette histoire de malédiction courant de génération en génération qui revient sur le tapis, mais déclinée cette fois-ci de façon un peu différente que dans le premier tome. C'est malin… Cela aurait pu marcher, oui… si je n'avais pas trouvé l'écriture si brouillonne par moment. J'ai parfois eu du mal à suivre l'auteur lorsque ses personnages entrent dans de grandes digressions métaphysique. Les sujets religieux ou chamaniques qu'ils abordent sont parfois si abscons, et les répercussions sur leurs vies sont si tordues que j'en saisis difficilement le sens.

Et c'est bien dommage, car il y a vraiment de l'idée, et les personnages d'Ingrey et d'Ijada sont attachants. Bon, je ne vais pas dire que ce roman m'ait déplu, que du contraire. Je lui ai tout de même donné une note convaincante, parce que l'écriture est toujours aussi belle, que les concepts sont sympas, et qu'il y a toujours de l'aventure, de l'intrigue et des rebondissements. C'est juste que je m'y suis parfois perdue… mais je suis peut-être bien la seule à avoir été déboussolée par l'histoire!

[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] La chasse sacrée, de Lois McMaster Bujold
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Acherontia.

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

Certes, l'intrigue est parfois vraiment tirée par les cheveux. Très bien imaginée, très bien conçue, mais parfois vraiment hard à suivre. Le dénouement vaut la peine que l'on s'accroche, mais je vous le dit tout de suite, si vous cherchez une lecture pas trop casse-tête, passez votre chemin! Cela mis à part, je me dois de saluer bien bas l'imagination débordante de l'auteur. La théorie sur les démons se voit de plus en plus étoffée, ce qui fait bondir de joie mon coeur de lectrice.

Acherontia

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

Depuis que la Royina Ista a rencontré les dieux, tout le monde la tient, à tort, pour folle. Un pèlerinage devient le prétexte idéal pour quitter l'atmosphère étouffante du château de Valenda, où le confinement et la condescendance de ses gardiens commençaient à lui peser. Mais si Ista se réjouit davantage de la liberté retrouvée qu'elle ne se soucie des dieux, ces derniers ne l'ont pas oubliée, car en brisant la malédiction qui menaçait sa lignée, Ista a libéré un mal incontrôlable. Et maintenant c'est elle, la folle, qui doit sauver Chalion.

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

… Ou comment j'en suis venue à choisir ce roman-là, et pas un autre.

 

Ce roman est le cinquième lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour décembre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de ce livre.

Fin d'année oblige, les éditions Bragelonne proposaient, dans leur catalogue de décembre 2016, de très belles intégrales, dont celle-ci. Toutes me tentaient, mais j'ai finalement jeté mon dévolu sur Chalion parce que les critiques que j'en avais vu sur Livraddict étaient très positives, mais aussi parce que le résumé me plaisait et m'intriguait.

Je vais donc vous présenter séparément les trois romans figurant dans cette intégrale, puis j'écrirai une page récapitulative de saga, comme je le fais habituellement.

Oui, j'ai fait un copié-collé, c'est mal, hein?! Beeeeuuuurk!! Peux pas!!

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

… et on n'a franchement pas envie que ça change!

 

Dans ce second tome, on retrouve la superbe plume de Lois McMaster Bujold, toujours au mieux de sa forme. L'écriture est toujours aussi fluide, le rythme est effréné et le suspens haletant.

On retrouve bien entendu l'univers très fouillé de Chalion, avec sa religion quintarienne si particulière, ses rites religieux, ses croyances et superstitions, mais aussi avec ce concept très étrange de démons qui prennent possession de corps, vivants ou morts.

Ce roman ne fait pas exception à la règle. On y retrouve Ista, l'étrange royina douairière dont la mère vient de décéder, aux prises de démons bizarres et de vivants qui ne le sont pas tant que ça. Je vous raconte un peu le contexte : plus rien ne la retenant au château de Valenda, Ista décide de partir et de découvrir le monde tant qu'elle est encore en âge de le faire. Elle refuse d'être accompagnée par une pelletée de gens en armes et de dames de compagnie dont elle commence à être lassée. Non, la royina désire se défaire de ces carcans de conventions et de bienséance qui régissaient sa vie jusqu'ici. Quittant peu à peu son état de catatonie et de "folie" supposée, elle s'émancipe et envoie valser son statut de noble. Elle est accompagnée uniquement de gens qu'elle a choisi et qu'elle apprécie. Très vite, le voyage prendra une tournure mystérieuse, voire mystique. Certains de ses rêves, qu'elle pense prémonitoires, l'amèneront dans un curieux château assiégé, où elle devra résoudre une énigme des plus capillotractées.

Un peu trop capillotractées, peut-être… Il faut bien se concentrer et ne rater aucun élément dans ce récit fourmillant de détails. Mais pour celle/celui qui y arrive, le dénouement de l'intrigue vaut vraiment le détour!

Assise sous la tonnelle de roses de sa mère, Ista tordait un mouchoir de tissu entre ses doigts. Sa dame de compagnie, à ses côtés, piquetait une broderie à l'aide d'une aiguille aussi étroite que son esprit, encore que plus aiguisée. Ista avait fait les cent pas dans l'air frais du matin jusqu'à ce que la dame de compagnie, la voix grimpant dans les aigus, la suppliât d'arrêter. La suivante délaissa un instant son ouvrage pour observer les mains d'Ista, laquelle, irritée, déposa près d'elle le bout de tissu torturé. Sous l'abri de ses jupes, un pied chaussé d'une pantoufle se mit à battre nerveusement – non, furieusement.
Un jardinier s'affairait, arrosant les fleurs dans les bacs placés autour des portes pour la Saison de la Fille, comme il l'avait fait des années durant sous la direction de la vieille provincara. Ista se demandait combien de temps s'écoulerait avant que ne disparaissent ces habitudes nées de la répétition. Ou persisteraient-elles à jamais, comme si le fantôme méticuleux de la vieille dame surveillait encore chaque tâche?

Paladin des âmes, de Lois Mcmaster Bujold

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

… Quand la princesse se rebelle et envoie valser tous ces stupides nobliaux!

 

Je n'étais pas fan d'Ista dans le premier tome de Chalion… mais alors, vraiment pas! J'avais du mal à comprendre son attitude de profonde catatonie. Malédiction ou pas malédiction, je la trouvais molle, fade, sans relief. Eh bien, je me trompais. Oh! Comme j'aime constater que je me suis leurrée sur un personnage! Et comme j'aime apprendre à aimer ce même personnage!

À partir de la mort de sa mère, Ista n'est plus ce qu'elle était… et c'est tant mieux, vraiment! Un soudain désir d'aventure et d'émancipation la saisit, pour notre plus grand ravissement. Mais dame Ista est tout de même quelqu'un d'un peu spécial. Elle l'a toujours été, au demeurant. Loin d'être folle, je la qualifierais plutôt de sensible et de réceptive. Dans notre monde, on dirait d'elle qu'elle est médium, clairvoyante, touchée par les dieux. C'est une faculté qui la conduira vers de bien étranges destinations, et vers des situations plus étranges encore.

Loin de se décourager et de ressentir le besoin de cesser sa quête initiatique, Ista verra son caractère se forger au fil du temps et des aventures. Les rencontres qu'elles fera seront déterminantes pour sa vie future, aussi le lecteur ne peut-il être que captivé par ses pérégrinations.

Ce n'est pas un ours. Ou pas seulement un ours. Haletante, fascinée, Ista s'approcha d'un pas vacillant. Malgré l'impression initiale de terrifiante énergie, ce n'était pas non plus un ours au mieux de sa forme. Il avait, à présent qu'elle le voyait de plus près, la fourrure galeuse, pelée par plaques, et, malgré son imposante carcasse, moins de chair que d'os. Ses pattes tremblaient. Il leva les yeux vers Ista comme en proie à une fascination réciproque.
Il sembla à Ista que l'essentiel de sa nature d'ours avait presque été rongée de l'intérieur. Les yeux braqués sur elle brillaient d'une intelligence rouge, qui ne devait rien à l'esprit animal. "Il est la proie d'un démon. Qui l'a maintenant pratiquement dévoré."
"Et, à présent, le cavalier cherche une autre monture."
– Comment oses-tu? grinça Ista.
Même un simple ours ne méritait pas un tel sort. "Ta place n'est pas ici, démon. Retourne à ton maître maudit."

Paladin des âmes, de Lois Mcmaster Bujold

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

… des songes qui n'ont rien de bien shakespearien.

 

Je vous disais qu'Ista était quelqu'un de très réceptif. Et c'est peu de le dire! Car ce sont ses rêves, qu'elle pense prémonitoire, qui la mèneront vers de rocambolesques aventures. Elle aurait pu s'enfuir mille fois devant le danger, mais ce qu'elle a vu dans ses rêves l'en dissuadait à chaque fois. Elle était même guidée par eux, cherchant les lieux oniriques rencontrés dans la réalité.

Mais plus que les rêves eux-mêmes, ce sont ces appels constants qui l'empêchent de se débiner. Car au creux de ses visions se cache un homme, qu'elle n'a jamais vu et qu'elle ne connaît pas, mais qui l'intrigue au plus haut point. Un homme qui semble lui demander de l'aide alors qu'il se trouve entre la vie et la mort. Ista sent qu'elle doit impérativement le retrouver et faire quelque chose pour lui. Mais comment parvenir jusqu'à lui? Et comment pourra-t-elle l'aider?

Ista rêvait et elle le savait.
Elle traversait une cour de château pavée, par une journée de fin de printemps ou de début d'été. Une galerie à la voûte de pierre contournait la cour, avec des colonnes d'albâtre ornées d'un tracé sculpté de fleurs et de plantes grimpantes dans le style roknari. Le soleil haut tapait fort ; les ombres marquaient aux pieds d'Ista des accents noirs. Elle gravit (non, survola) les marches de pierre situées tout au bout, menant à une galerie boisée au-dessus de l'allée, qu'elle emprunta. À l'extrémité, une pièce : elle s'y glissa doucement sans avoir à ouvrir la porte sculptée, qui sembla s'écarter puis se refermer sur sa peau comme de l'eau.
La pièce était fraîche et peu éclairée, mais un motif lumineux semblait traverser les volets clos pour se projeter sur les tapis, dont il ravivait brièvement les couleurs assourdies. Dans cette pièce, un lit ; sur ce lit, une forme. Ista flotta plus près, tel un fantôme.
La forme était celle d'un homme, endormi ou mort, mais très pâle et silencieux.

Paladin des âmes, de Lois Mcmaster Bujold

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

… quand les âmes testent les principes des vases communicants.

 

C'est une bien étrange affaire qu'Ista aura à traiter. Bien sûr, il est question de possession démoniaque, comme dans les trois tomes qui constituent le cycle de Chalion. Mais pas que… Il faut bien que le concept se renouvelle un peu!

Ista se verra chargée de pouvoirs divins afin de résoudre une affaire très délicate et de la plus haute importance. Car le cas de possession auquel elle est confrontée touche un membre de la noblesse, ainsi que son frère. Or, il se fait que ces deux personnes constituent le dernier rempart contre une invasion roknari imminente. Ista devra donc dénouer l'écheveau tissé par de puissants sortilèges, défaire de redoutables ennemis qui pratique la magie démoniaque, et tenter d'y voir clair dans toute cette histoire.

Mais à ce jeu, peut-être gagnera-t-elle au final bien plus qu'une simple auréole de sainteté et de gloire…

Le souffle coupé, Ista étouffa un cri. Elle tomba à genoux près du lit de camp. "Cinq dieux, on l'a assassiné." Mais comment? Personne n'était entré dans cette tente depuis le départ du serviteur. Avait-il trahi son maître de la sorte? S'agissait-il d'un espion roknari? La main tremblante d'Ista écarta le drap.
Sous le sein gauche, la blessure béait comme une petite bouche sombre. Du sang en coulait lentement. Un coup de poignard, peut-être, dirigé en plein cœur. "Vit-il toujours?" Elle pressa les doigts contre cette bouche dont elle ressentait le baiser collant contre sa paume, guettant désespérément la moindre palpitation indiquant que le cœur battait toujours. Elle n'aurait su le dire. Oserait-elle poser l'oreille contre sa poitrine?
Un souvenir hideux fulgura devant son œil interne, l'homme long et mince de son rêve, et le flot rouge de sang qui s'échappait entre ses doigts. Elle retira vivement la main.

Paladin des âmes, de Lois Mcmaster Bujold

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold

Bon, je ne vais pas vous le cacher, j'ai eu très difficile à l'entame de ce nouveau tome de Chalion. En fait, je m'attendais à retrouver les personnages du premier tome pour suivre la suite de leurs aventures. Mais les premiers chapitres donnent rapidement le ton… Plus de Cazaril, de Betriz, d'Iselle, de Palli et des autres! La seule qui revient en lice, c'est Ista, un personnage qui m'avait très peu marqué lors de ma lecture du premier tome… pour ne pas dire déplu.

Je me suis accrochée. Encore. Et encore. Puis Ista s'est mise à se rebeller contre l'autorité en place. Elle est sortie de son amorphe léthargie pour partir à l'aventure. Une aventure! Ah, enfin, elle se réveille!! Et là, j'ai commencer à accrocher avec le personnage comme avec le récit. Pour finir, je n'ai pas été déçue. Son personnage s'améliore au fil du récit, pour passer du noir à un blanc radical.

Certes, l'intrigue est parfois vraiment tirée par les cheveux. Très bien imaginée, très bien conçue, mais parfois vraiment hard à suivre. Le dénouement vaut la peine que l'on s'accroche, mais je vous le dit tout de suite, si vous cherchez une lecture pas trop casse-tête, passez votre chemin! Cela mis à part, je me dois de saluer bien bas l'imagination débordante de l'auteur. La théorie sur les démons se voit de plus en plus étoffée, ce qui fait bondir de joie mon coeur de lectrice.

Sinon, j'ai vraiment apprécié le fait que l'on découvre d'autres coins de Chalion. Le territoire est immense, et donne envie d'être découvert dans son intégralité.

[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Paladin des âmes, de Lois McMaster Bujold
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Acherontia.

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

S'il m'a fallu un petit temps d'adaptation à l'univers de Chalion, l'histoire m'a totalement submergée jusqu'à la fin! Je me suis laissée embarquer sur cette rivière tumultueuse, un flot incessant d'intrigues de cour, de complots, de trahisons, de possession démoniaque, de rites de mort, de ménageries exotiques, de révélations, de… oulà, j'en ai encore le coeur qui palpite!

Acherontia

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

A la veille du Jour de la Fille – la grande fête en honneur de la Dame Printemps, l’une des cinq grandes déités – un homme au corps et à l’esprit brisés avance lentement sur la route de Valenda. Ancien soldat et courtisan, Cazaril a survécu à l’indignité et à d’horribles tortures comme esclave à bord d’une galère ennemie. Aujourd’hui libre, tout ce qu’il cherche, c’est un travail subalterne dans les cuisines de la Douairière Provincara, dans la noble maison où il servit comme page durant sa jeunesse. Mais les dieux ont d’autres plans pour cet homme humble. Accueilli chaleureusement, vêtu et nourri, il est nommé, à sa grande surprise, secrétaire personnel et tuteur de la Royesse Iselle – la sœur, belle et obstinée, du garçon impétueux destiné à devenir le prochain seigneur du pays. Mais ce poste placera Cazaril à l’endroit qu’il craint plus encore que la mer : la cour royale de Cardegoss, où règnent l’intrigue et la trahison. A Cardegoss, les puissants ennemis qui avaient jeté Cazaril aux fers d’une rame roknari occupent à présent les positions les plus élevées du royaume, juste en dessous du Roya. Pourtant quelque chose de plus sinistre encore que leurs plans machiavéliques pend comme une épée au dessus de la famille royale : une malédiction sanguine qui touche non seulement ceux qui règnent mais également leur entourage. Le futur d’Iselle et de la Maison de Chalion semble compromis. La seule solution pour Cazaril est d’avoir recours à la plus noire des magies, mais pour cela, il devra sacrifier sa vie.

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

… Ou comment j'en suis venue à choisir ce roman-là, et pas un autre.

 

Ce roman est le cinquième lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour décembre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de ce livre.

Fin d'année oblige, les éditions Bragelonne proposaient, dans leur catalogue de décembre 2016, de très belles intégrales, dont celle-ci. Toutes me tentaient, mais j'ai finalement jeté mon dévolu sur Chalion parce que les critiques que j'en avais vu sur Livraddict étaient très positives, mais aussi parce que le résumé me plaisait et m'intriguait.

Je vais donc vous présenter séparément les trois romans figurant dans cette intégrale, puis j'écrirai une page récapitulative de saga, comme je le fais habituellement.

 

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

… où addictivité, fluidité et rythme se superposent.

 

Dire que j'ai eu du mal, au début, à m'y retrouver dans l'univers proposé par l'auteur est un euphémisme… Lois McMaster Bujold semble partir du principe qu'il n'est nul besoin d'explications, et que le lecteur est tout à fait capable de tirer ses conclusions tout seul. Certes. C'est bien de ne pas prendre le lecteur pour un imbécile, j'apprécie l'initiative. Mais le contraire est tout aussi déroutant. Tant de termes bizarres, tant de concepts inconnus, tant de lieux non répertoriés sur une carte… Eh oui, la sacro-sainte carte typique des romans fantasy manquait. Dommage, cela aurait été grandement utile… J'ai rebondi d'un néologisme à l'autre comme sur des écueils dépassant d'un fleuve déchaîné. Roya, royina, royesse, royse, march, castillar, ser,… En l'absence de tout glossaire, il m'a fallut le temps pour capter qu'il s'agissait de termes de noblesse. Pour vous (et c'est bien parce que c'est vous! ^^), je vais dresser ici un petit lexique qui trouvera, je crois, grâce à vos yeux de lecteurs novices…

Le roya et la royina sont donc le roi et la reine d'un pays, la royesse et le royse sont respectivement la princesse et le prince. Quant aux autres, ils représentent d'autres titres de moindre importance, tels que ducs, barons, comtes, etc. Je n'ai jamais vraiment compris dans quel ordre cela fonctionnait, mais peu m'importait, du moment que je savais distinguer la royauté des "simples" nobles.

Une fois passée cette "épreuve d'entrée", tout se fait beaucoup plus fluide. On se familiarise progressivement avec la religion du coin, bien différente de tout ce que nous connaissons. Et c'est chose importante, car ce système de croyance est au coeur des trois romans qui composent le cycle de Chalion.

Mais je vous rassure, l'écriture de l'auteur est très sympathique, et malgré les quelques difficultés initiales, on s'attache très vite au personnage principal, Cazaril, dont nous parlerons plus loin. Plus l'histoire va bon train, plus le récit se fait addictif. Il faut dire que le rythme et la fluidité de la plume y sont pour beaucoup. Cela se lit tout seul, comme on dit. Puis on se laisse totalement emporter par l'intrigue. Une fois les personnages arrivés à la cour de Cardegoss, les évènements s'enchaînent et ne se ressemblent pas. À ce moment-là, il est déjà trop tard pour vous, cher lecteur! La grande mécanique du cycle de Chalion s'est emparée de vous pour ne plus vous lâcher. Je vous conseille de préparer beaucoup de café (ou de thé si vous êtes comme moi), car vous ne verrez plus la différence entre le jour et la nuit, absorbé que vous serez par le rapide défilé des mots sous vos yeux.

La dizaine d'années écoulées depuis la dernière fois que Cazaril l'avait vu n'avait pas été tendre. Orico n'avait jamais été bel homme, même dans la vigueur de sa jeunesse. Il était d'une taille légèrement inférieure à la moyenne, avec un nez court et brisé lors d'un malheureux accident de cheval, du temps de son adolescence, et qui semblait maintenant planté au milieu de son visage comme un champignon écrasé. Il avait naguère les cheveux auburn et bouclés. Ils étaient maintenant d'un brun grisâtre, toujours bouclés mais nettement plus fins. Ses cheveux étaient d'ailleurs la seule chose en lui à s'être affinée ; son corps, dans l'ensemble, avait épaissi. Il avait le visage pâle et bouffi, avec des paupières gonflées. Il murmurait à l'intention de son chat tacheté qui frotta sa tête contre sa tunique, répandant d'autres poils, puis lécha vigoureusement le brocart avec une langue de la taille d'une éponge, visant une large tache de sauce qui s'étalait sur le ventre impressionnant du roya.

Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

… un antihéros intelligent d'esprit et de coeur, rien que ça!

 

Au coeur de ce récit oscillant entre aventures humaines et possession démoniaque, les personnages sont d'une importance capitale. Certains sont d'affreuses crapules sournoises prêtes à tout pour satisfaire à leur soif de pouvoir (on en connaît d'autres à l'heure actuelle, pas vrai?) ; d'autres sont comme des taches de soleil dans un sous-bois ombragé.

Je ne vous parlerai ici que des principaux, et les meilleurs d'entre eux, cela va de soi…

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

Cazaril… Ah! Cazaril! Que ne donnerais-je pour vivre d'autres aventures en sa compagnie!

Oui, enfin… Ne vous méprenez pas, n'est-ce pas… C'est juste que j'ai une affection toute particulière pour les personnages fragiles et maladroits qui finissent pas accomplir mille prouesses. Cruellement torturé et mis en esclavage pendant des années, il revient sur les terres qu'il a connues jadis, avec l'espoir de reprendre du service auprès de la provincara dy Valenda (une sorte de duchesse, ai-je supposé. Et bien sûr, c'est elle la patronne de la ville de Valenda. Vous voyez le topo…) Il revient au pays très affaibli, dépouillé de ses anciennes possessions et tourmenté par de douloureuses cicatrices.

Au-delà de ces désagréments physiques et matériels, Cazaril se présente comme un homme d'environ 35 ans, terriblement gauche, maladroit, peu à l'aise avec son corps, et affublé d'une terrible timidité envers les femmes qu'il trouve à son goût. À ce sens, on pourrait le qualifier d'antihéros. Sauf que notre ami Caz est un honnête homme, loyal, droit, et doté d'un esprit affûté. D'une rare intelligence, il connaît fort bien la politique du pays, tout comme sa géographie et les langues qui y sont parlées. Il maîtrise l'art de la guerre et s'y connaît en stratégie militaire. Et ce n'est pas tout… notre bonhomme saura se montrer courageux au-delà de toute espérance dans les moments les plus délicats.

Chassé de sa chambre par son atmosphère confinée lors d'une journée chaude et brumeuse succédant à des averses nocturnes d'une rare intensité, Cazaril s'aventura dans le jardin à la recherche d'un perchoir plus confortable. Le livre qu'il tenait sous son bras était l'un des rares qu'il n'ait pas déjà lus dans la maigre bibliothèque du château – non que "Les cinq chemins de l'âme : les véritables méthodes de la théologie quintarienne" d'Ordol le passionne plus que de raison. Peut-être ses pages, voletant librement sur ses genoux, donneraient-elles à sa sieste une apparence plus érudite pour les passants. Il contourna la tonnelle de roses et se figea en découvrant que la royina, accompagnée d'une de ses dames munie d'un métier à broder occupait le banc qu'il convoitait. Lorsque les deux femmes levèrent la tête, il esquiva quelques abeilles en délire et s'excusa d'une révérence pour cette intrusion involontaire.

Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

Courageux et valeureux, disais-je? Oui, je sais, ça ne se remarque guère dans ce dernier extrait… Mais c'est ce que j'ai aimé avec ce personnage. Il est d'apparence très simple, presque fruste. Il ne cherche ni l'argent, ni le pouvoir, et encore moins les ennuis. C'est donc avec une extrême humilité qu'il résout chaque conflit, donnant de sa personne avec passion et loyauté, sans jamais rien demander en retour, sinon du calme et de la sérénité.

Et, cerise sur le gâteau, il sait faire de l'humour quand l'occasion s'y prête, comme dans ce passage où il explique sa chute de cheval…

– Tout est la faute de mon noble destrier, Madame : attaqué, croyait-il, par un cerf hippophage. Il a fait un pas de côté, et pas moi.

Cazaril, dans "Le fléau de Chalion", de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

De nombreux autres personnages méritent que l'on s'y attarde. À commencer par Iselle, la jeune royesse dont Cazaril supervise l'enseignement. Son caractère bien trempé, son sourire, sa fougue et sa bonté sont autant de sources de ravissement pour le lecteur. Elle est toujours suivie d'une demoiselle de compagnie, dame Betriz, que j'affectionne particulièrement pour son intelligence, son caractère et son courage.

Un autre personnage que je suis venue à apprécier avec le temps, c'est Umegat, le valet qui s'occupe de la ménagerie d'Orico. Vous verrez qu'il vous réserve bien des surprises… Vous rencontrerez aussi le Ser dy Palliar, qui sauvera la situation à maintes reprises.

Il y a les personnages sur qui l'on se pose des questions, sans réellement savoir si on les apprécie ou pas, à l'instar de la royina douairière Ista, la royina Sara et le roya Orico.

Puis il y a les personnages que l'on aime détester… Martou et Dondo dy Jironal étant en tête de liste, bien entendu. Mais je vous laisse les découvrir en temps et en heure ^^

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

Je vous parlais plus haut de nouveaux concepts, notamment au niveau de la religion, qui est très différente de ce celles que nous connaissons. Pour faire bref, dans la religion quintarienne telle qu'employée en Chalion, il existe cinq dieux : le Père, la Mère, le Fils, la Fille, et le Bâtard. Chacun représente une saison, à l'exception du Bâtard, et chacun a une ou plusieurs couleurs qui lui sont propres.

Le temple de Cardegoss avait assez de ressources pour commander les plus beaux des animaux sacrés, sélectionnés pour leurs couleurs et leur sexe. L'acolyte de la Fille, vêtue de robes bleues, portait un superbe geai bleu femelle à crête, né au cours du printemps. La représentante de la Mère, vêtue de vert, tenait sur son bras un énorme oiseau vert, proche parent, songea Cazaril, de celui que gardait Umegat dans la ménagerie du roya. L'acolyte du Fils aux robes rouge orangé menait un splendide jeune renard dont la fourrure dorée semblait luire comme des flammes dans les ombres de la chambre voûtée remplie d'échos. L'acolyte du Père, en gris, fut précédé d'un loup gris, robuste et plein d'une immense dignité. Cazaril s'attendait à voir l'acolyte du Bâtard, vêtue de robes blanches, porter l'un des corbeaux sacrés de Fonsa, au lieu de quoi elle tenait dans ses bras un couple de rats blancs dodus au regard curieux.

Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

Bien sûr, cette conception de la déité s'accompagne de rites très différents des nôtres. Les rites funéraires, par exemple, dont il sera souvent question dans les trois romans du cycle. L'âme d'un défunt est, la plupart du temps, réclamée par un des cinq dieux. Pour savoir à quel dieu va le défunt, des animaux sacrés, chacun rattachés à un dieu, sont présentés devant le corps. Celui qui présente le comportement le moins indifférent montre que son dieu accepte l'âme du décédé. Parfois, aucun animal ne fait mine de s'intéresser au corps, ce qui signifie que l'âme n'est pas reprise par les dieux. Elle est donc condamnée à errer jusqu'à sa dissolution complète. 

Il existe aussi des démons. Certains prennent possession de corps morts qu'ils trouvent à leur disposition, et doivent être exorcisés à l'aide d'un rituel spécifique. D'autres se mettent à posséder des personnes bien vivantes. Il est alors très difficile de les déloger.

On peut aussi invoquer ces démons, et ce pour une raison bien spécifique : tuer quelqu'un à l'aide d'un sort de mort. Le seul problème, c'est que le lanceur de sort est tué au même titre que la personne cible. C'est sur cette dernière problématique que s'axe ce premier roman du cycle. Vous pourrez y découvrir un rituel raté, des bizarreries médicales, et un homme capable de mourir trois fois. Mais chhhhht! Je ne vous ai rien dit 😉

Il se battit avec le rat pour le tirer du sac; approcha le couteau de sa gorge et murmura :
– Retourne à ton seigneur avec ma prière.
D'un coup vif et rapide, il fit couler son sang ; le liquide sombre et tiède se déversa sur sa main. Il déposa la petite dépouille à ses genoux.
Il tendit le bras vers son corbeau ; l'oiseau bondit dessus et se pencha pour laper le sang de rat sur ses doigts. La langue noire ainsi surgie surprit Cazaril au point qu'il sursauta et faillit perdre à nouveau l'oiseau. Il coinça le corbeau sous son bras et l'embrassa sur la tête.
– Pardonne-moi. Je suis dans le besoin. Peut-être que le Bâtard te nourrira du pain des dieux, et que tu pourras te percher son Son épaule, quand tu Le rejoindras. Vole vers ton maître avec ma prière.
D'un coup sec, il brisa la nuque du corbeau. L'oiseau battit brièvement des ailes, puis s'immobilisa entre ses mains.

Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

Outre la religion, les démons, les saints, les miracles et toutes les curiosités liées aux dieux, l'on trouve bien entendu des intrigues politiques. Elles sont bien ficelées, elles sont haletantes, elles sont passionnantes, et elles nous emmènent de la cour de Cardegoss jusqu'aux confins de Chalion.

Franchement, j'ai adoré! Et cette façon qu'a Cazaril de déjouer les pièges les plus tordus, c'est juste… jouissif! Je ne trouve pas d'autres mots…

Sur cette note aussi peu concluante que satisfaisante, ils furent contraints d'en rester là, mais Cazaril fut heureux de savoir qu'Iselle et Betriz devenaient plus attentives aux dangers subtils de la vie de cour. Toute cette gaieté éblouissait et séduisait, festin pour les yeux qui pouvait laisser la raison aussi vacillante et ivre que le corps. Pour quelques dames et courtisans, supposait Cazaril, c'était bel et bien le jeu innocent et joyeux – encore que coûteux – dont il avait les apparences. Pour d'autres, c'était un ballet d'ostentations, de messages cryptés, de bottes et de parades aussi sérieuses que des duels, à défaut de causer une mort aussi instantanée. Pour rester debout, il fallait distinguer les joueurs de ceux dont on se jouait. Dondo dy Jironal était lui-même un joueur important, et cependant… Si tous ses mouvements n'étaient pas dictés par son frère aîné, on pouvait affirmer sans trop de risques qu'ils étaient permis par lui.
Non. Pas sans trop de risques. Simplement sans se tromper.

Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

S'il m'a fallu un petit temps d'adaptation à l'univers de Chalion, l'histoire m'a totalement submergée jusqu'à la fin! Je me suis laissée embarquer sur cette rivière tumultueuse, un flot incessant d'intrigues de cour, de complots, de trahisons, de possession démoniaque, de rites de mort, de ménageries exotiques, de révélations, de… oulà, j'en ai encore le coeur qui palpite!

Je me suis profondément entichée de cet univers riche et complexe, de ces personnages tellement humains, tellement humbles, avec leurs qualités et leurs défauts… J'ai adoré le personnage de Cazaril, à tel point que j'ai eu du mal à continuer la trilogie quand j'ai vu qu'il n'était question de lui nulle part dans les tomes suivants. Pour une fois qu'on ne nous présente pas un héros masculin sous la forme d'un géant plein de muscles et dotés de super pouvoirs aussi mirobolants que risibles…

Quant au style d'écriture, il est fluide, rythmé, captivant. L'auteur possède une imagination débordante, foisonnante de super idées, aussi ne puis-je que vous donner ce conseil : jetez-vous dessus!

Enfin, pas trop fort quand même… Je ne voudrais pas être responsable d'accidents en chaîne!

[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold
[Chronique fantasy] Le fléau de Chalion, de Lois McMaster Bujold

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Acherontia.

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

L'imaginaire n'est pas qu'un moyen de se divertir, il sert de vecteur à des messages plus profonds, qui passent souvent mieux en étant entouré d'une belle gangue de merveilleux. J'aimerais tellement que le grand public parvienne à voir les littératures de l'imaginaire de cette façon, au lieu de les considérer comme de "mauvais genres", de la "sous-littérature". À force de voir paraître de petites perles comme ces Illusions de Sav-Loar, j'ai envie de croire en un avenir plus serein pour l'imaginaire qui me tient tant à cœur…

Acherontia

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

Plusieurs versions de la naissance de Sav-Loar circulent dans le royaume. Toutes racontent comme de jeunes magiciennes poursuivies par les capes d’or se réfugièrent dans la forêt des Songes et y érigèrent une ville secrète. Sans être entièrement fausses, ces légendes sont approximatives, car les fondatrices de cette ville n’avaient rien des adolescentes terrifiées et à peine pubères qu’elles décrivent. Elles étaient des femmes dans la fleur de leur féminité, à l’apogée de leur art, au zénith de leur colère. Elles étaient d’anciens membres du Clos traquées par leurs pairs, ayant assisté au massacre de deux centres d’entre elles par la peur de la différence et la soif de domination. Sav-Loar, le lever de lune, devint le pendant clandestin d’Astria l’éclatante. Ainsi débuta la nuit des magiciens.

 

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

… Ou comment j'en suis venue à choisir ce roman-là, et pas un autre.

 

Ce roman est le second lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour décembre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de ce livre.

Après la merveilleuse découverte de L'héritage des rois-passeurs, il m'a semblé logique de poursuivre mon agréable incursion en Ombre. D'autant plus que L'héritage des rois-passeurs introduit des personnages (Bleue en l'occurernce) que l'on a envie d'apprendre à connaître, ainsi que la mystérieuse ville de Sav-Loar, repère invisible des magiciennes. Avec ce nouveau roman de Manon Fargetton, j'ai enfin pu assouvir ma curiosité littéraire!

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

… où les rencontres foisonnent et les amitiés se tissent.

En tout début de roman, je ne vais pas vous le cacher, j'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire. Il y avait sans doute le fait que je venais d'enchaîner une série de lectures, et que je n'avais pas totalement décroché de la dernière en date (le dernier tome de Troie de David Gemmell, la chronique est accessible en cliquant sur le lien ^^). Cela tenait aussi dans le fait que certains des personnages ne m'ont pas d'emblée paru sympathiques. Mais qui rencontrons-nous au tout début de l'aventure…

Il y a Fèl, d'abord. Réduite en esclavage par la force des choses, elle est mise en vente sur le marché des esclaves, en compagnie d'autres femmes et hommes partageant son sort. Elle m'est apparue comme une jeune femme de grande beauté, intelligente, intrépide et au caractère bien affirmé. Seule ombre au tableau, je la trouvais arrogante et assez égoïste, ne pensant qu'à sa propre fuite sans se soucier du sort des autres esclaves.

Il y a Bleue, jeune adolescente perdue, résignée à son sort. Sa fragilité à fleur de peau fait d'elle un des personnages pour lesquelles on ressent le plus d'empathie. On a presque envie de pouvoir se matérialiser dans l'univers du roman, pour la protéger, la défendre, l'éloigner de toute cette perversion.

Il y a Tiriss, cette sauvageonne dont on ne sait pas grand-chose. Cachée sous sa propre crasse et murée dans le silence, elle ressemble à peine à une humaine. Si elle attise au début quelque pitié chez le lecteur, elle devient par la suite irritante à mes yeux. Elle aussi finit par se montrer égoïste, préférant son propre salut à la sécurité du groupe au sein duquel elle se verra forcée d'évoluer. Sa trahison m'a écoeurée, encore que je puisse en comprendre les raisons.

Et puis viennent Oreb et Guilhem qui, eux, ne sont pas désagréables de prime abord. Ils sont mystérieux, surtout en ce qui concerne Oreb, et on a envie d'en apprendre plus sur eux. Il est vrai que Guilhem parle beaucoup, et souvent à des moments assez mal choisis, mais il a un côté débonnaire qui n'est pas déplaisant.

Tous ces personnages sont donc achetés sur le marché aux esclaves par des soldats du Sker, un riche et énigmatique personnage dont le palais se situe au coeur du désert. Ils sont accompagnés d'un médecin, Amesan. S'il travaille pour le Sker, on sent dans son personnage une réelle empathie pour les esclaves, sentiment qu'il essaie de dissimuler à ses coéquipiers. Il est aussi doux que possibles avec leurs nouvelles recrues, et il se montre respectueux, autant que faire se peut. C'est le personnage qui m'a le plus attirée au début du roman, et c'est à lui que je me suis accrochée tandis que le voyage dans le désert se poursuivait.

Ce n'est pas que les autres personnages ne sont pas intéressants, que du contraire. Mais je les ai trouvé perturbants, au début, car on sait peu de choses d'eux, et leur comportement n'aide pas à les rendre sympathiques. Ceci dit, on sent assez rapidement que ce comportement n'est pas dû à leur caractère propre, mais bien à leur vécu difficile. Constamment sur la défensive, ils ont érigé autour d'eux des barrières telles que tout ce qu'ils peuvent montrer d'eux-mêmes, ce sont les fêlures de leurs âmes. On perçoit qu'ils sont amenés à évoluer, ensemble ou séparés, vers le bien ou vers le moins bien, et c'est ce qui les rend intéressants. Pour qu'ils nous soient réellement sympathiques, il faut attendre d'en savoir plus sur leur passé et ce qui les a brisé. Et cela viendra, en son temps…

Dans le palais du Sker, tous ces personnages découvriront de nouvelles formes de tourments. Fèl et Bleue, surtout, car elles ont été vendues comme esclaves sexuelles et subissent chaque nuit les sévissent infligés par le Sker, un homme au fort penchant pervers, porté sur le sadisme.

La gamine était assise sur sa couche, immobile, ses yeux grands ouverts qui ne regardaient rien.
Lorsque les gardes l'avaient raccompagnée au harem, Fèl avait obligé Bleue à se laver, descendant avec elle dans le bassin pour ôter l'odeur de sexe qui empoissait les longs cheveux bruns qu'elle avait ensuite tressés, puis elle lui avait passé une robe sombre et des sandales confortables. La petite s'était laissé faire sans poser une seule question. Fèl non plus n'avait pas parlé. Le mince corps de Bleue était parsemé de blessures et de marques violacées. C'était le lot des filles mal nées que de perdre leur virginité sans douceur – Fèl était un exemple parmi tant d'autres de cette réalité -, néanmoins, la gamine avait connu ces derniers jours un degré de violence si terrible qu'il avait modifié son regard jusqu'à le rendre insoutenable. Ses yeux d'onyx semblaient accuser le monde entier ; ils étaient au-delà de la colère, au-delà de la parole ; ils étaient gouffres sans fond, miroirs aux reflets pénétrants qui soufflaient dans l'esprit de ceux qui les croisaient un implacable "regarde, et vois".

Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

… ou la fuite désespérée vers Sav-Loar.

Alors que les dégoûtants penchants du Sker se font de plus en plus présents, oppressants, un évènement fait tout basculer. Dans l'aile des concubines, une magicienne est née, et elle est si puissante que son aura alerte tous ceux qui sont sensibles à la magie. Les magiciennes de Sav-Loar, qui désirent sa protection, mais aussi les magiciens du Clos, qui cherchent à éradiquer les magiciennes et qui, pour se faire, tuent sans exception toutes celles chez qui les pouvoirs se révèlent.

Les magiciens sont en route pour le palais du Sker, et sont dirigés par Til'Enarion, le plus puissant traqueur du Clos. Le temps de cette nouvelle magicienne est à présent compté. Elle devra fuir le palais pour se réfugier à Sav-Loar, aidée de Fèl, Oreb, Guilhem, Tiriss, Amesan, et Minuit, un magicien renégat qui oblige ce groupe hétéroclite à l'aider dans sa fuite. Ils sont rapidement rejoints par Manala, une magicienne de Sav-Loar, qui maîtrise l'art des illusions à la perfection.

C'est ainsi que débute ce fabuleux roman. J'espère que je vous ai mis l'eau à la bouche! Peut-être avez-vous l'impression que je vous en dit trop, mais je ne pense pas. La suite du roman est riche en péripéties, en rebondissements, en évolutions, en palpitations, et ne pourra que vous captiver comme ce fut le cas pour moi. Oui, je me suis rapidement piquée au jeu, prise au piège de l'intrigue haletante et pleine de surprises.

L'aube les saisit en pleine fuite.
Bleue jeta un coup d’œil en arrière. Au moins sept magiciens étaient à leurs trousses. Manala avait rétabli l'illusion d'invisibilité pour que leurs poursuivants ne puisse se saisir de leurs ombres ni les attaquer à distance, mais elle leur avait avoué qu'elle n'avait pas le temps d'être précise, et qu'ils apercevaient certainement des fluctuations de lumière dévoilant leur présence. Sans compter qu'ils traquaient avec une précision redoutable le pouvoir qui émanait de Bleue.
L'adolescente raffermit sa prise sur la main glissante de Fèl, les yeux fixés au sol qui se précipitait à sa rencontre. Ce versant de la montagne était presque plus dangereux que l'autre tant les pierres sournoises semblaient attendre leurs pas pour que, emportés par l'élan, ils ne puissent éviter la chute. Bleue avait espéré cette descente plus rapide que la montée qui l'avait précédée. C'était à peine le cas – du moins, s'ils voulaient parvenir en bas vivants.

Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

… où les personnages suivent leur petit bonhomme de chemin.

Si, au début, certains personnages me semblaient mystérieux, agaçants, égoïste, arrogants, j'ai rapidement appris à les apprécier. Au fil du récit, on en apprend plus sur leur passé, leur vécu, et on commence à comprendre pourquoi ils réagissent parfois d'une façon peu plaisante. Mieux encore, on sent que leur proximité forcée, doublée de la quête qui est la leur, tend à travailler sur leur caractère. Progressivement, ils s'apprivoisent l'un l'autre, se remettent en question, s'introvertissent plus et commencent à réparer leurs fêlures intérieures.

Même Tiriss, que je n'appréciais pas du tout au début, remonte ses manches et se révèle au fil de ses péripéties. C'est une véritable métamorphose, un passage du gris foncé vers le gris clair.

Leur progression sera fulgurante et des plus intéressantes à observer. J'aime énormément les personnages de roman qui évoluent au fil du récit, c'est ce qui confère à l'histoire une réelle profondeur, un côté humain touchant. Avec Les illusions de Sav-Loar, Manon Fargetton y est très bien parvenue. C'est, selon moi, un des grands points forts du roman.

D'ordinaire, Tiriss restait sur la réserve, et encore plus avec les étrangers. Mais en voyant la vieille femme s'entraîner devant sa maison, elle avait marché droit vers elle et s'était arrêtée à moins de deux mètres. Depuis, elle scrutait chacun de ses mouvements, bien plus rapides que ceux qu'ils avaient observés en montant vers le temple. La vieille Niam toléra la présence de Tiriss durant plusieurs minutes, puis elle lui jeta un coup d’œil courroucé et, d'un geste de la main, l'invita à prendre place en face d'elle et à l'imiter. Tiriss, pourtant petite et légère, semblait lourdaude comparée à la fluidité de Niam.
Fèl hésita. Elle n'avait pas assez confiance en ses fragiles capacités de combattante pour céder à son envie de se joindre à elles, surtout après que la vieille femme eut corrigé Tiriss d'une volée de coups secs sur les bras et les épaules.
Guilhem déboula du chemin, les cheveux encore humides.
– Je rêve, ou Tiriss se fait frapper et ne répond pas?

Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

… où les spécificités des femmes jouent un rôle prépondérant.

Outre le côté humain, prépondérant dans le roman, on retrouve également la grande inventivité et l'imagination sans limites de Manon Fargetton. Bien sûr, on retrouve le monde d'Ombre, même si le Royaume d'Ombre en lui-même se fait un peu attendre. On découvre d'abord le désert des Regrets, puis la ville de Sav-Loar, l'Île-qui-rêve ainsi que la mer. J'ai d'ailleurs beaucoup apprécié de voir de nouveaux paysages de cet univers, de découvrir de nouvelles contrées, de nouvelles coutumes. C'était très chouette, et vraiment bien imaginé.

Mais le but de ce roman, avant toute chose, est de faire découvrir Sav-Loar et les magiciennes qui y ont trouvé refuge, apprendre leur histoire, les spécificités de leur magie et le pourquoi de la traque infernale que leur livrent les magiciens du Clos.

L'opposition entre magiciens et magiciennes repose sur des erreurs de compréhension mutuelle, les magiciens véhiculant une mauvaise version de l'histoire du Clos. Elle repose également, et c'est sans aucun doute cela le plus important, sur les disparités entre les hommes et les femmes, les hommes tentant de démontrer la supériorité qu'ils se confèrent, et les femmes tentant de s'imposer en tant que leurs égales.

– En ces jours exaltants, tout était à créer : la capitale elle-même, l'organisation de la nouvelle communauté magique, les formations dispensées aux étudiants de l'académie… l'enthousiasme était à la mesure des possibles qui s'ouvraient pour les magiciens. Mais le ver était dans le fruit. Certaines femmes trouvaient qu'on ne leur laissait pas assez voix au chapitre – qu'espéraient-elles?
– Une place égale à celle des hommes.
– Absurdité. Nous ne sommes pas égaux, ni dans nos corps ni face à la magie, comme elles se sont ensuite employées à le démontrer.

Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

J'ai adoré cette facette du roman, ouvertement féministe sans nécessairement chercher à diaboliser l'entièreté des hommes, mais visant à démontrer l'étendue des qualités féminines, qui sont trop souvent ignorées.

Les illusions de Sav-Loar fait la part belle aux femmes, leur conférant un pouvoir magique supplémentaire par rapport aux hommes : celui de créer des illusions magiques, en usant d'une spécificité toute féminine, celle de la maternité. Cela pose également la question du droit des femmes à disposer de leur corps comme il leur plaît. Question particulièrement pertinente à une époque où les droits des femmes viennent de faire un bond si énorme en arrière… Personne n'a oublié, je crois, que le nouveau président des États-Unis vient de voter une loi visant à mettre à mal le droit à l'avortement. Ce que j'ai aimé, dans ce roman, c'est que chacune est libre de prendre la décision qui lui convient le mieux. Il n'est dit nul part qu'une solution est mieux qu'une autre, chaque femme dispose de son libre arbitre et agit en fonction de ce qu'elle croit être bon pour elle, en toute connaissance de cause. Et ça, j'aime.

Bleue déglutit. Cette chaleur, c'était l'essence même de son pouvoir. Le ventre était en quelque sorte la marmite bouillonnante de magie. Les mains, elles, étaient l'outil permettant de modeler cette puissance brute. Et en trois jours, elle avait péniblement réussi à faire remonter la chaleur de ses mains jusqu'à son coude. Jamais elle n'arriverait à atteindre son ventre…
Repoussant ses craintes, elle suivit les indications de Tyna.
Au bout de deux heures, ses mains la brûlaient plus encore qu'au départ.
– Je n'y arriverai jamais! explosa-t-elle. Je me crispe!

Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

… Quand l'héroïne principale est plus qu'attachante.

Oui, je sais, le jeu de mot de l'entête est facile ^^ Que voulez-vous, on ne se refait pas…

Mais oui, je suis bel et bien bleue de Bleue! Je me suis un peu retrouvée dans son personnage, au début du roman, lorsqu'elle accuse les coups sans rien dire, laissant son regard parler pour elle. Et j'ai admiré son évolution, sa volonté de transcender les blessures qui sont siennes pour en faire une force. J'ai aimé son mystère, sa réserve, son courage, sa ténacité.

Sans nul doute, c'est mon personnage préféré de ce roman! Question triviale, mais ce que j'aimerais pouvoir changer ma couleur de cheveux comme elle l'a fait! Plus de décoloration, plus de produits agressifs qui font fondre le cheveu comme beurre au soleil de Provence! Hmmm, il va falloir que je me mette à la magie, moi…

Après l'attaque qui avait tué sa famille adoptive, elle avait été vendue comme esclave et avait porté la robe bleu sombre de sa condition. Ses maîtres s'étaient amusés de son prénom, le trouvant aussi prémonitoire que pratique au quotidien. Elle n'était plus une personne. Juste une fonction. Bleue l'esclave.
Le couple de maîtres qu'elle avait eu avant d'être achetée par le Sker avait trouvé un sens nouveau à son prénom. Quand l'envie leur en prenait, ils la battaient jusqu'à ce que son corps se change en une vaste ecchymose bleu violacé. Le Sker, sans le savoir, avait repris à son compte cette signification, l'additionnant de blessures plus profondes encore au creux de son esprit.
Bleu des fleurs sauvages, bleu des esclaves, bleus au corps et à l'âme, trois facettes de sa jeune vie ancrées trop profondément en elle pour qu'elle les renie.

Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton

Les illusions de Sav-Loar est un merveilleux roman, qui démontre une fois de plus tout le talent de Manon Fargetton. On y retrouve sa patte, son écriture fluide et rythmée si caractéristique, mais aussi beaucoup de sensibilité, de profondeur, de féminité.

C'est un roman riche à tout point de vue. Les relations entre les personnages, ainsi que leur personnalité, sont profondes et complexes. On sent qu'il y a, derrière le tableau qu'en fait l'auteure, une grande recherche et une excellente observation de la psychologie humaine. L'univers est, lui aussi, complexe et riche, à l'image de ses habitants et de ses héros. On y retrouve bien sûr les magiciens aperçus dans L'héritage des rois-passeurs, et on y découvre les magiciennes, avec leur magie bien à elles, et leur cité-refuge, Sav-Loar.

Au-delà du côté imaginaire, le récit soulève diverses questions qui s'inscrivent bien dans notre réalité. La place de la femme dans la société et sa constante lutte contre la suprématie masculine, le droit de la femme à disposer de son corps comme elle l'entend, la quête initiatique, la remise en question de ce que l'on prend pour acquis, l'amour et l'amitié qui se construisent peu à peu…

C'est ce que j'aime avec ce genre de fantasy. L'imaginaire n'est pas qu'un moyen de se divertir, il sert de vecteur à des messages plus profonds, qui passent souvent mieux en étant entouré d'une belle gangue de merveilleux. J'aimerais tellement que le grand public parvienne à voir les littératures de l'imaginaire de cette façon, au lieu de les considérer comme de "mauvais genres", de la "sous-littérature". À force de voir paraître de petites perles comme ces Illusions de Sav-Loar, j'ai envie de croire en un avenir plus serein pour l'imaginaire qui me tient tant à coeur…

[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
[Chronique fantasy] Les illusions de Sav-Loar, de Manon Fargetton
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[Chronique] Sacrements, de Clive Barker

À chaque heure son mystère.
À l'aube, les arcanes de la vie et de la lumière. À midi, les énigmes de la solidité. À 15 heures, dans la bourdonnante chaleur du jour, une lune fantôme, déjà haute dans le ciel. Au crépuscule, le souvenir. Mais à minuit? Oh, à minuit, le mystère du temps même ; celui d'un jour qui passe à jamais pour devenir histoire, tandis que nous dormons.

Sacrements, Clive Barker

Synopsis…

Photographe de grand renom, Will Rabjohns fait frissonner le monde entier en dévoilant la nature sauvage sous ses aspects les plus cruels. Son œil impitoyable traque les derniers instants des animaux en voie de disparition.
Quand l'attaque brutale d'une ourse polaire le plonge dans un coma profond, il revit une aventure inquiétante, enfouie au cœur de ses souvenirs d'enfance : sa rencontre nocturne avec un couple étrange, porteur d'une mission de mort.
Will se trouve alors face à une vérité qui le dépasse et l'entraîne des bars gays de San Francisco aux collines du Yorkshire, puis au large de l'Ecosse, à la recherche de sa propre identité et de la source de toute vie.

[Chronique] Sacrements, de Clive Barker

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour octobre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Milady pour ce partenariat et la découverte de ce roman.

Avec ce volume, je continue sur ma lancée de ma grande incursion dans l'univers de Clive Barker.

[Chronique] Sacrements, de Clive Barker

Une bien étrange lubie…

Comme vous l'avez sans doute lu dans le résumé, Will, le héros du roman, est photographe. Mais, loin de suivre les traces de ses nombreux confrères, Will ne s'exerce pas à l'art délicat du portrait, ni à celui de photographe reporter, et encore moins à celui de photographe sportif. Non, Will a ses petites lubies, ses thèmes de prédilection qui le rendent unique, en un sens. Unique, et terriblement macabre. Les animaux en voie de disparition sont ses modèles, la cruauté gratuite son leitmotiv, et la bêtise humaine son cheval de bataille.

Voilà qui fait de Will un photographe professionnel écologiquement engagé, et c'est très bien, dans un sens. Oui, sauf que Will n'est pas aussi clair qu'il en a l'air. On se rend vite compte que sa passion pour le moins morbide ne relève pas juste d'un héroïsme dénonciateur, d'un combat sans fin contre la barbarie de l'homme, mais plutôt d'une sorte de fascination malsaine face à la mort. Et encore plus quand ces animaux massacrés sont… les tous derniers représentants de leur espèce. Celui-là ne reviendra pas… ni celui-là… ni celui-là, non plus…

Will regarda. La lumière émise par les photographies n'était pas stable, et il y avait une bonne raison à cela. Sur les images, les formes brillantes et floues s'étaient animées : elles voltigeaient et papillotaient, comme si le feu les dévorait lentement. Et dans leur agonie Will les reconnaissait toutes : un lion écorché, pendu à un arbre ; une tente misérable, faite de bouts de peau d'éléphant pourrissante, jetée sur les os de leurs congénères… Images d'un monde corrompu, elles n'étaient plus fixes ni lointaines, mais déferlaient dans la pièce en un furieux tourbillon de douleur.

Sacrements, de Clive Barker

Étant très sensible à la cause animale, j'avoue que la passion de Will m'a mise assez mal à l'aise. J'apprécie le geste, toutefois. Cette dénonciation des méfaits humains à l'égard des populations animales est plus que louable. Il faut après tout bien que quelqu'un agisse en tant qu'éveilleur de conscience. Si personne ne s'en charge, comment les choses peuvent-elles changer? Et il faut dire aussi que le poids et la symbolique de l'image a généralement une force de persuasion que d'autres médias n'ont pas.

Malgré tout, étant trop sensible, j'ai tendance à éviter ces images qui me choquent et me font trembler jusqu'au plus profond de moi. Donc, rien d'étonnant à ce que j'aie trouvé certains passages de ce livre déroutants, voire heurtants. Ceci étant, j'apprécie l'initiative de l'auteur qui, par le biais de l'écriture et du fantastique, parvient à faire passer un message de mise en garde quant à la mise en danger et la disparition de centaines d'espèces animales de par le monde. Je ne sais pas si tel était son but, ou s'il s'agit simplement d'un élément d'intrigue comme un autre pour lui, mais quoi qu'il en soit, ça ne peut pas faire de mal.

Entre rêve et réalité…

Quand tout dérape…

Comme on peut s'en douter, c'est le genre de métier qui comporte indubitablement des risques, et non des moindres. C'est en cherchant à photographier des ours se nourrissant dans une décharge publique que tout dérape pour Will. Il est attaqué par une ourse massive qui le laisse dans un état physique pitoyable et un profond coma.

Sur sa gauche, hors de son champ de vision, quelque chose reniflait. Will tourna son regard chaviré dans cette direction. L'ourse avait plongé son museau dans le corps de Guthrie, dont elle humait les exhalaisons. Elle releva sa tête énorme. Son museau dégouttait de sang.
Voilà donc à quoi ressemble la mort, songea Will. Pour chacun d'entre nous, voilà à quoi ressemble ce qu'il avait photographié tant de fois. Le dauphin pris dans le filet, qui se noie tout doucement, avec de pitoyables frémissements ; le singe paniqué, qui s'agite entre les cadavres de ses congénères, et tourne vers Will un regard que celui-ci n'a pu soutenir qu'à travers l'objectif. Dans ces circonstances , ils se valaient tous, le singe, l'ourse et lui-même. Ils n'étaient rien que des êtres éphémères, dont le temps était compté.

Sacrements, de Clive Barker

Retour vers le passé…

Le coma de Will a ceci de particulier qu'il le ramène loin dans ses souvenirs, jusque dans son univers pour le moins malheureuse. Coincé entre une mère dépressive et un père indifférent à son sort, qui lui reproche la mort de son frère, chouchou de la famille, Will ne parvient pas à trouver sa place. Alors que la famille déménage dans un trou perdu de l'Angleterre, le gamin se lie plus ou moins d'amitié avec un frère et une soeur qu'il entraînera dans ses étranges aventures champêtres. Les deux frangins lui parlent d'un étrange bâtiment en ruine perdu dans les collines, et bien entendu, comme tous les enfants qui se respectent, ils pousseront leurs excursions jusqu'à cet endroit prétendu maudit, par curiosité et par goût du risque. Ce qu'ils y découvriront les traumatisera et les poursuivra toute leur vie durant.

Il tremblait comme une feuille et commençait à claquer des dents. Il avait mal aux jambes, et son visage battu par la pluie était tout engourdi. Il essaya d'appeler à l'aide, mais dut rapidement renoncer à cette idée. En comparaison du vacarme de l'orage, sa voix semblait si frêle qu'après quelques cris il s'aperçut qu'il n'avait aucune chance de se faire entendre. Il avait tout intérêt à économiser les forces qui lui restaient, à attendre que l'orage passe pour pouvoir s'orienter. Cela devrait être assez facile, sitôt que les lumières du village réapparaîtraient – et elles le feraient fatalement, tôt ou tard.
Et soudain un cri, quelque part dans la tempête. Quelque chose déboula, juste devant lui, puis une voix sèche :
– Attrapez-le!

Sacrements, de Clive Barker

Mauvaises rencontres…

C'est lors d'une excursion en solitaire que Will rencontrera un très étrange couple, Jacob Steep et Rosa McGee. Fasciné par eux, il ne pourra s'empêcher d'être entraîné par eux vers des activités bizarres et de plus en plus dangereuses. Il voue à Steep une dévotion totale, sans doute parce qu'il est en manque de reconnaissance paternelle et qu'il trouve en cet individu un peu de ce réconfort et de ce charisme qui manquent si cruellement à son père. Il suivrait Jacob les yeux fermés jusque dans les pires plans foireux, s'il le fallait. Et c'est d'ailleurs ce qui se passe… Car Jacob Steep et sa femme sont tout sauf des individus inoffensifs et sains d'esprit. Ils entraîneront le petit sur une voie sombre, attisant en lui le goût et la fascination pour la mort, faisant surgir dans son esprit d'étranges visions qui le poursuivront jusque dans ses rêves, tout de sa vie, jusqu'au dénouement de l'histoire.

En parlant, il plongea la main dans sa poche, dont il tira encore un peu de combustible pour alimenter son minuscule bûcher. Cette fois, Will était assez près pour s'apercevoir que ces brindilles bougeaient. Fasciné et un peu écoeuré, Will se rapprocha de la table et vit enfin ce que tenait Steep : une phalène dont il serrait les ailes entre le pouce et l'index. Les pattes et les antennes s'agitèrent désespérément lorsque l'insecte fut précipité dans le feu, et, durant un bref instant, ce fut comme si la chaleur du feu allait soulever l'animal et l'emporter en lieu sûr, mais, avant qu'il n'ait pu s'élever, ses ailes s'enflammèrent, et il tomba.
– En vivant comme en mourant, nous alimentons le feu, souffla Steep. Telle est la mélancolique vérité des choses.

Sacrements, de Clive Barker

D'agaçantes entités…

Mais qui sont ces étrangers qui logent en pleine campagne comme des clochards, et qui parlent de mort comme si c'était la plus belle chose en ce monde? Le texte laisse entendre qu'ils pourraient être des sortes de divinités, mais personnellement, je les trouve juste bizarres. Ils m'évoquent plutôt des patients hystériques évadés de l'hôpital psychiatrique du coin…

Je dois dire que cette propension à la théâtralité m'a beaucoup agacée, tout comme leur petit jeu de "je t'aime, je ne t'aime plus", et le fait qu'ils ne savent jamais vraiment ce qu'ils veulent. Jacob Steep tient toujours des propos étranges, comme s'il s'était fait laver le cerveau par une secte morbide férue de mort et de sang. Ses dialogues étaient trop mystiques pour moi, aussi avais-je trop souvent du mal à suivre où il voulait en venir. Quant à Rosa, son côté geignard et son tempérament de chaudasse invétérée ne m'a pas du tout plu. Et quand je dis chaudasse, elle est même carrément glauque et malsaine! Cette scène où elle laisse un gamin la toucher, et celle où elle dit avoir essayé des rapports sexuels avec un cheval… hmmm! No comment…

Je comprends que Will se soit senti attiré par ces deux personnages énigmatiques, que la curiosité et le besoin de reconnaissance parentale l'ait poussé à les suivre, mais en ce qui me concerne, cela n'a pas fait mouche dans mon esprit. Ils ont juste réussi à me taper sur les nerfs. Dommage…

Quel dommage que le gamin soit encore si petit! Elle se serait volontiers amusée avec lui, un certain temps. Elle aurait fini par l'épuiser, bien sûr, et très vite. Chaque fois qu'elle avait ouvert son lit à d'autres hommes que Steep, elle avait toujours été déçue. Malgré leur virilité, malgré leur ardeur, aucun d'entre eux n'avait eu l'extraordinaire endurance de Jacob. Bon Dieu, elle le regretterait! Pour elle, il avait été plus qu'un mari, plus qu'un amant ; il avait été l'aiguillon qui l'avait poussée à tous les excès, suscitant des comportements qu'elle n'aurait jamais osé se permettre, et dont elle n'aurait jamais pensé tirer tant de plaisir, avec quelque être que ce fût, homme ou bête.

Sacrements, de Clive Barker

En résumé…

Je suis assez mitigée quant à cette lecture… Même si certaines descriptions ont heurté ma sensibilité, j'ai apprécié le message écologique passé, que ce soit voulu ou non par Clive Barker. L'écriture de l'auteur était, dans ce roman-ci, égale à elle-même, dirais-je. Ni meilleurs, ni moins bonne que celle trouvée dans mes précédentes lectures. J'ai même relevé quelques jolies métaphores, ce qui ne gâche rien. Petit bémol, je me serais peut-être bien passée de certaines scènes de débauche (sexuelle et autre). Cela n'a rien à voir avec l'homosexualité de Will, car je me pose clairement en adversaire de l'homophobie, mais je suis mal à l'aise avec ce que l'alcool et les drogues peuvent avoir comme résultat. La perte de contrôle de soi qu'ils induisent m'effraie, et je n'aime guère retrouver cela, ni dans les livres, ni à la télévision. Mais cela ne tient évidemment qu'à moi…

Mis à part Will, je n'ai pas accroché avec les personnages, et surtout pas avec les deux protagonistes principaux, à savoir Jacob et Rosa. Je n'ai juste pas compris ce qu'ils étaient, et même si je l'avais compris, je crois qu'ils m'auraient tapé sur les nerfs malgré tout. Ce mysticisme propre à Jacob, et ce côté "petite fille trop gâtée" de Rosa, ce sont là des points de caractères qui tendent à m'agacer au plus haut point. Dommage, car l'histoire repose principalement sur leur deux personnages…

Une dernière chose, et non des moindres, je n'ai en fait pas compris le but de l'histoire. Où l'auteur a-t-il voulu en venir? Qu'est-ce que c'est que cette histoire de fou? J'ai trouvé que la fin partait un peu en vrille (pour ne pas dire en couille…), et je n'ai pas eu les réponses aux questions que je me posais. Ou alors, si l'auteur les a données, je ne les ai pas comprises. La faute aux propos trop sibyllins de ses personnages…!

Ma note : 14/20, pour être gentille, parce que le style d'écriture est soigné et que j'ai aimé le personnage de Will.

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[Chronique] Sacrements, de Clive Barker

D'autres romans de Clive Barker chroniqués sur mon blog…

[Chronique] Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

J'ai beaucoup apprécié ce recueil, même si toutes les nouvelles ne se valaient pas. Mes préférées restent quand même les nouvelles les plus longues qui constituent les deux derniers tiers du roman.
Bien sûr, dans chaque nouvelle, sans exception, on retrouve le style inimitable de Lovecraft, ses phrases alambiquées, son vocabulaire si particulier, son talent pour le suspens, le dévoilement progressif de l'intrigue.
Les thèmes, aussi, m'ont enchantée. On y retrouve la mythologie si particulière à l'auteur, celle-là même qui a fait sa renommée.

Acherontia

Synopsis…

Howard Phillips Lovecraft est sans nul doute l’auteur fantastique le plus influent du xxe siècle. Son imaginaire unique et terrifiant n’a cessé d’inspirer des générations d’écrivains, de cinéastes, d’artistes ou de créateurs d’univers de jeux, de Neil Gaiman à Michel Houellebecq en passant par Metallica.

Le mythe de Cthulhu est au cœur de cette œuvre : un panthéon de dieux et d’êtres monstrueux venus du cosmos et de la nuit des temps ressurgissent pour reprendre possession de notre monde. Ceux qui en sont témoins sont voués à la folie et à la destruction.

Onze récits du mythe sont ici réunis dans une toute nouvelle traduction.

Si vous l’osez, pénétrez dans la caverne d’un monstre légendaire dont l’existence même devrait être impossible, aventurez-vous à Red Hook au risque d’y croiser l’horreur absolue, ou encore entrez dans la maison maudite abritant une créature ancestrale cauchemardesque, qui pourrait bien décider de vous y retenir… à jamais.

 

[Chronique] Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon troisième roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour septembre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de ce livre.

Généralités…

Le présent recueil se compose de onze nouvelles et novellas (format se situant entre la nouvelle et le roman court). L'ordre des nouvelles semble établi en fonction de leur taille, en allant de la plus courte à la plus longue

Chaque nouvelle est illustrée d'un frontispice réalisé par Loïc Muzy, et le centre du recueil est doté d'un cahier d'illustrations réalisées par le même artiste, très talentueux, vous en conviendrez. 

Le livre…

Le livre est une nouvelle très courte, mettant un scène un homme qui achète par hasard un mystérieux livre ancien. La lecture de ce livre l'amènera aux confins du réel, là où la folie se mêle aux cauchemars. 

Sans pour autant être une mauvaise nouvelle, je l'ai trouvée bien trop courte que pour développer un tel sujet. Du coup, la chute est trop floue, elle laisse trop de place à l'interprétation.

 

Je revois le vieil homme ricaner d'un air mauvais, puis faire un signe curieux de la main lorsque j'emportai l'ouvrage. Il avait refusé tout paiement, et ce n'est que bien plus tard que je compris pourquoi. Alors que je me hâtais de rentrer par les ruelles tortueuses et embrumées longeant la rive, j'eus l'effrayante impression d'être suivi par des bruits de pas qui se voulaient furtifs. Des deux côtés de la chaussée, les antiques bâtisses branlantes paraissaient désormais animées par une méchanceté malsaine, comme si le sol venait brusquement de s'ouvrir pour laisser échapper quelque courant aux desseins maléfiques. Les murs et les pignons encorbellés en brique moisie, en plâtre et bois vermoulu, avec leurs carreaux en losange qui me dévisageaient tels des yeux menaçants, semblaient avoir une irrésistible envie de s'avançer pour me broyer… Et pourtant, je n'avais déchiffré qu'une minuscule partie de la formule blasphématoire avant de refermer le livre et de l'emporter.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Le monstre dans la caverne…

Le monstre dans la caverne raconte l'histoire d'un touriste qui se perd dans une caverne au sujet de laquelle on raconte de nombreuses légendes. Ces légendes tournent pour la plupart autour de visiteurs qui se seraient perdus et auraient fini leurs jours de bien triste façon, dans la faim et la solitude. 

Pour moi, il s'agit à nouveau d'une nouvelle en demi-teinte. Elle n'est pas vraiment mauvaise, mais je m'attendais à la chute finale, ce qui est toujours assez décevant. Peut-être qu'à son époque, Lovecraft a su surprendre avec ce récit, mais au 21e siècle, le lecteur s'attend à un peu plus d'ingéniosité. 

 

Était-ce déjà la délivrance? Mes atroces appréhensions avaient-elles été sans objet? Le guide était-il parti à ma recherche dans ce labyrinthe de calcaire après avoir remarqué mon absence anormale? Alors que ces questions me trottaient dans la tête, j'étais sur le point de me remettre à crier afin de précipiter mon sauvetage lorsque, soudain, la jubilation fit place à l'horreur ; mon ouïe, fine de nature et rendue plus sensible par le silence absolu qui régnait dans cette caverne, apprit à mon cerveau embrumé – et pour ma plus grande terreur – que ces pas n'avaient rien d'humain.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'étranger…

Il m'est vraiment très difficile de résumer cette nouvelle sans vous spoiler l'intrigue. Je me contenterai donc de vous dire qu'elle est écrite à la première personne. Elle est racontée par le personnage central, un jeune homme qui vit reclus dans un endroit sombre et inconnu. Il semble ne rien connaître de son passé, et est désireux de voir ce qu'il y a à l'extérieur de l'endroit où il vit, par-delà les arbres et la tour sombre. Peut-être son aventure sera-t-elle révélatrice quant à son identité et son passé…

J'ai adoré la chute de cette nouvelle! Je ne m'y attendais pas vraiment, et l'auteur est parvenu à me surprendre. Malheureusement, une fois que l'on a capté le passé du jeune homme, la fin est un peu trop floue quant à son devenir.

 

Je ne hurlai pas, mais toutes les horreurs qui chevauchent le vent nocturne s'en chargèrent pour moi à la seconde où, d'un seul coup, s'abattirent sur mon esprit, en une fulgurante avalanche, des souvenirs à vous anéantir l'âme. Je me rappelai instantanément tout ce qui avait été ; je me souvins de ce qui avait précédé l'effroyable château et les arbres, et reconnus, malgré les changements, l'édifice dans lequel je me trouvais ; pire que tout, à l'instant où je rompis le contact entre nos doigts souillés, je reconnus la diabolique abomination qui se tenait face à moi avec son regard mauvais.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'indicible…

Deux amis de longue date discutent de nuit, assis sur une tombe bien mystérieuse. De sombres légendes circulent à propos de cette tombe et de la maison qui lui fait face. Un des deux amis, très cartésien, n'y croit pas du tout. L'autre, plus fantaisiste, y croit dur comme fer et tente de convaincre le premier.

Une très bonne nouvelle, encore que trop courte, j'aurais aimé en savoir plus! J'ai aimé ce parfum de folie et de sombre magie qui se dégage du récit. Le dialogue entre les deux amis, tellement différents l'un de l'autre, est très intéressant et constitue un excellent fil rouge à l'histoire.

 

 

Quelle affaire horrible! Pas étonnant que les étudiants sensibles frissonnent encore en pensant au Massachusetts de l'époque puritaine. On en sait si peu sur ce qui se cachait derrière les apparences… si peu, et pourtant, quelle effroyable putréfaction l'on sent macérer dans ces terribles aperçus qui remontent parfois à la surface, telles des bulles de gaz s'échappant d'un noyé en décomposition! La terreur de la chasse aux sorcières fut comme un horrible faisceau de lumière braqué sur les monstruosités qui mijotent dans le cerveau torturé des hommes… mais même cet épisode n'est qu'une anecdote insignifiante. Il n'y avait ni beauté, ni liberté ; les vestiges de l'architecture et des objets quotidiens en témoignent, de même que les sermons venimeux des prêtres à l'esprit étroit. Et sous cette camisole de fer rouillé, tout n'était que hideur bredouillante, perversion et diabolisme. Cette période fut vraiment l'apothéose de l'Innommable.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

La tombe…

Un jeune homme très intelligent et au caractère rêveur passe le plus clair de son temps à flâner dans la campagne, quand un jour, il découvre un étrange mausolée oublié de tous. Il s'agit d'un caveau très ancien dont la porte est fermement cadenassée. Petit à petit, ce caveau va s'insinuer dans ses pensées, l'obsédant et le poussant à trouver une solution pour y pénétrer.

À nouveau, nous voici en présence d'une chouette nouvelle , entre folie, possession et prédestination. Malheureusement, ici aussi la chute était assez prévisible. J'ai assez vite capté de quoi il retournait. La faute, sans doute, à notre époque et au fait que ce type d'histoire nous est connu depuis longtemps. Peut-être qu'à l'époque de Lovecraft, ce thème était plus inédit, et que donc il parvenait à surprendre ses contemporains. Mais le charme de l'écriture de l'auteur rattrape tout, ne vous en faites pas!

 

C'est dans la douce lumière de la fin d'après-midi que j'entrai pour la première fois dans le tombeau du coteau oublié. J'étais comme ensorcelé, et mon coeur battait à tout rompre sous l'effet d'une exultation que je ne saurais décrire de la manière qui conviendrait. Je refermai la porte derrière moi et, à la seule lumière de ma chandelle, descendis les marches dégoulinantes. J'avais l'impression de connaître le chemin et, malgré le grésillement de la bougie qui s'étouffait dans l'atmosphère viciée des lieux, je me sentais étrangement à l'aise parmi ces odeurs de caveau et de moisissure.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Le modèle de Pickman…

Un artiste écrit une lettre à un confrère au sujet d'un autre ami artiste qui, à une époque, peignait dans le même atelier qu'eux. Le narrateur se dit fasciné par le travail de Pickman, l'artiste en question, et ceci bien que tout le monde lui ait tourné le dos en raison du caractère morbide de ses toiles. Il raconte à son collègue la visite qu'il fit de l'atelier de Pickman et ce qu'il y apprit.

Il s'agit sans aucun doute de la nouvelle qui permet véritablement au lecteur de pénétrer dans l'univers de Lovecraft. Un peu plus longue que les précédentes, elle montre tout le talent de l'auteur à dépeindre les pires horreurs qui existent sur (ou sous) terre. La description des peintures et l'évocation des techniques picturales est bluffante, si bien qu'on s'imagine à merveille l'horrible rendu de l'art de Pickman. La chute est sympa, elle aussi. Une belle chute propre à glacer le sang…

C'était un blasphème colossal et indescriptible aux yeux rouges et furieux, qui tenait ce qui restait d'un homme entre ses serres décharnées. Il rongeait la tête de sa victime comme un enfant mordille un sucre d'orge. Il paraissait tapi, si bien qu'en le regardant on avait l'impression qu'il pourrait à tout moment lâcher sa proie pour se mettre en quête d'un morceau plus juteux. Mais par tous les diables! ce n'est même pas le sujet, si détestable, qui me plongea dans une panique immortelle ; non, ce n'est pas ça, ni même la face de chien avec ses oreilles pointues, ses yeux injectés, son nez aplati et ses lèvres baveuses. Ce ne sont pas non plus les griffes squameuses, ni le corps couvert d'une croûte de moisissure, ni les pieds à moitié fourchus…

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Les rats dans les murs…

Un jeune homme célibataire s'installe dans une maison ayant appartenu à ses ancêtres. Très vite, des phénomènes étranges surviennent. Lui et son chat entendent des grattements dans les murs, comme s'il s'agissait de rats pris au piège entre la maçonnerie et les tapis.

Comme dans de nombreux récits de Lovecraft, on sent que le personnage principal sombre peu à peu dans la folie tandis que les événements étranges vont en s'amplifiant et qu'il découvre certaines révélations au sujet de ses ancêtres. On retrouve un des thèmes chers à l'auteur, celui de l'hérédité et de la prédestination. J'ai apprécié cette nouvelle pour son côté progressif (les indices menant à la finale sont révélés au compte-goutte) et pour sa chute surprenante et morbide. 

 

Je me couchai tôt, car j'étais très fatigué ; mais je fus tourmenté par des rêves de la pire espèce : il me semblait que je contemplais depuis une immense hauteur une grotte crépusculaire au sol couvert d'une couche de déchets qui arrivait aux genoux d'un porcher démoniaque à barbe blanche menant avec son bâton un troupeau de bêtes flasques et fongueuses dont l'apparence m'inspirait une indescriptible répulsion. Tout à coup, alors que le porcher venait de s'arrêter et commençait à piquer du nez, une formidable nuée de rats s'abattit sur l'abîme malodorant et dévora aussi bien les bêtes que leur gardien.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'horreur de Red Hook…

Thomas Malone, détective à Red Hook, évoque un incident qu'il y a vécu et qui lui aurait suscité la phobie des grands buildings. Il décrit en détail comment était Red Hook à cette époque, avec ses gangs, ses crimes et ses arrivées massives d'étrangers, ces dernières l'ayant mené sur la piste d'une sorte de secte. Il nous raconte alors le cas de Robert Suydam, un étrange reclus qu'il relie aux faits étranges ayant eu lieu à Red Hook. 

Cette nouvelle n'est sûrement pas la meilleure de Lovecraft, encore qu'elle ne soit pas dénuée d'intérêt. J'ai aimé la façon dont la magie noire et la démonologie était traitées, et le fait qu'à nouveau, l'intrigue ne se dévoile que progressivement. Mais j'ai trouvé certains aspects de l'histoire de Suydam un peu brouillons, et le fait que Lovecraft affiche ouvertement sa xénophobie me dérange franchement. 

Des avenues plongées dans une nuit infinie semblaient rayonner dans toutes les directions, si bien que l'on pouvait se demander s'il ne s'agissait pas des racines d'une contagion destinée à corrompre et dévorer des villes, à étouffer les nations dans la fétidité de cette peste hybride. C'est là que le mal cosmique avait pénétré ; là qu'il s'était envenimé sous l'effet de rites impies ; et c'est là qu'avait commencé sa marche macabre et grimaçante qui devait, à force de pourrissement, faire de nous tous des monstruosités fongueuses, trop hideuses pour mériter une sépulture. C'est en ce lieu que Satan tenait sa cour babylonienne, et que l'on lavait dans le sang de l'enfance innocente les membres lépreux de la phosphorescente Lilith.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

La maison maudite…

Pendant plusieurs années, le personnage central et son oncle s'intéressent à une vieille maison de leur ville. L'oncle a récolté beaucoup d’informations sur les problèmes de santé et les morts mystérieuses des habitants de cette maison. Les deux compères sont aussi intrigués par la végétation insolite du jardin, les champignons phosphorescents qui poussent dans la cave ainsi que par la mauvaise odeur qui émane du lieu.

La maison maudite est une nouvelle plaisante qui revisite de fond en comble une certaine figure emblématique de la littérature fantastique (je ne vous dirai pas laquelle, cela gâcherais votre surprise). La finale est peut-être un peu trop "artillerie lourde" pour moi, mais ceci étant, j'ai vraiment apprécié tout ce qui a mené à cette chute.

 

Finalement, sur le conseil de mon oncle, je décidai de tenter ma chance de nuit ; aussi, un soir de tempête, à minuit, je promenai le faisceau de ma torche électrique sur le sol moisi, les silhouettes mystérieuses et les champignons biscornus et à demi phosphorescents. Les lieux m'avaient curieusement découragé, ce soir-là, et j'allais partir quand je vis – ou crus voir -, parmi les dépôts blanchâtres, une version particulièrement nette du "corps recroquevillé" entraperçu dans mon enfance. Sa netteté était étonnante, sans précédent… et alors même que je la contemplais, j'eus l'impression de revoir la légère exhalaison jaunâtre et chatoyante qui m'avait tant surpris, par un après-midi pluvieux, des années auparavant.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Herbert West, réanimateur…

La nouvelle raconte comment notre personnage narrateur, un étudiant en médecine, se lie d'amitié avec Herbert West, un de ses codisciples. West mène des études très sérieuses sur la réanimation des corps en état de mort clinique, grâce à l'injection de mixtures de son cru. Études qui, évidemment, sont très mal accueillies par le corps enseignant et qui, par la suite, tourneront mal pour les deux compères.

Par bien des aspects, Herbert West est une nouvelle très avant-gardiste, et donc particulièrement marquante, en plus de l'écriture très agréable de Lovecraft.

De un, elle est d'abord publiée sous forme de feuilleton avant d'être réunie en une seule nouvelle (ce qui explique le côté un peu répétitif de chaque début de chapitre). De deux, il est bon de souligner que Lovecraft est particulièrement en avance sur son temps en ce qui concerne la description des zombies. Ceux-ci rappellent les créatures de Roméro, qui n'apparaissent que quelques décennies plus tard.

Malgré le caractère répétitif de certains passages, j'aime vraiment bien cette nouvelle, pour la raison précitée d'une part, mais aussi pour le côté particulièrement macabre de certaines scènes et description. 

Ainsi, la nuit du 18 juillet 1910, Herbert West et moi contemplions, dans le laboratoire de la cave, une silhouette blême et silencieuse à la lumière éblouissante du projecteur fixé au plafond. Le procédé d'embaumement s'était révélé prodigieusement efficace, car, alors que je fixais un regard fasciné sur le corps robuste qui était resté allongé là deux semaines sans être gagné par la rigidité cadavérique, je ne pus m'empêcher de demander à West si le sujet était bien mort. Il me l'assura sans hésiter, en me rappelant qu'il n'injectait jamais la solution de réanimation sans avoir effectué au préalable un test soigneux de l'état du spécimen, la moindre trace de vie résiduelle empêchant la formule de fonctionner.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'affaire Charles Dexter Ward…

Providence, 1928. Charles Dexter Ward, un homme de vingt-six ans interné en maison de santé vient de disparaître sans laisser de trace. Le narrateur, Marinus Willet, médecin de la famille Ward depuis des années, se remémore la progressive transformation de ce jeune homme enthousiaste féru d'archéologie et de généalogie, qui devint dément. Huit ans plus tôt, Charles avait découvert qu'il avait parmi ses ancêtres un certain Joseph Curwen. De nombreuses croyances circulent au sujet de ce-dernier. Il serait un sorcier ayant fui Salem pour Providence, et il aurait perpétré des rites impies dans un hangar jouxtant sa maison. Au cours de ses recherches sur Curwen et de ses tentatives de décryptage de ses notes personnelles, Ward avait acquis des connaissances dangereuses pour le commun des mortels.

Il s'agit ici du texte le plus long du recueil, s'agissant presque d'un petit roman (je pense d'ailleurs qu'il a déjà été publié en tant que tel). Et il s'agit aussi d'un des meilleurs textes dudit recueil. 

Pour ma part, j'apprécie particulièrement le sombre climat de sorcellerie et de pure magie noire qui se dégage du récit. Plus on avance dans l'histoire, et plus l'ambiance devient ténébreuse, oppressante, nauséabonde. Et bien sûr, j'en redemande!

Le fait que l'histoire soit racontée du point de vue du médecin de famille et non pas de celui de Ward lui-même est appréciable. L'histoire se présente alors comme un grand puzzle constitué des informations et des constatations de Willet. Au commencement, tout semble confus et lacunaire. Mais plus le médecin investigue, plus les pièces se mettent en place et plus le lecteur comprend ce qu'il se passe. Le suspens est donc à son comble tout au long de la narration. C'est d'autant plus appréciable que le personnage même de Willet est attachant et très dévoué à la famille Ward. Rusé et avisé, il mettra tout en place pour "sauver" Ward et épargner à sa famille bien des peines. 

La chute est pleine de surprises et est parfaitement ébouriffante! Bref, c'est un texte que je vous conseille vivement.

Si certains le crurent fou à cette période, c'est à cause des bruits que l'on entendait à toute heure dans le laboratoire installé au grenier où il passait le plus clair de son temps : des psalmodies, répétitions et déclamations tonitruantes sur des rythmes insolites, et bien que tout cela fût prononcé de sa voix, cette dernière, ainsi que les accents des formules qu'il récitait, avait un caractère particulier qui glaçait le sang de tous les auditeurs. On remarqua que Nig, le vénérable chat noir adoré de toute la maisonnée, se hérissait et faisait le gros dos en entendant certains de ces sons.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

En résumé…

J'ai beaucoup apprécié ce recueil, même si toutes les nouvelles ne se valaient pas (oui, je suis consciente que cette assertion constitue une hérésie, pour la fan de lovecraft que je suis). Mes préférées restent quand même les nouvelles les plus longues qui constituent les deux derniers tiers du roman.

Bien sûr, dans chaque nouvelle, sans exception, on retrouve le style inimitable de Lovecraft, ses phrases alambiquées, son vocabulaire si particulier, son talent pour le suspens, le dévoilement progressif de l'intrigue.

Les thèmes, aussi, m'ont enchantée. On y retrouve bien sûr la mythologie si particulière à l'auteur, celle-là même qui a fait sa renommée. Le seul petit hic, c'est que le recueil s'intitule Le mythe de Cthulhu. Or, je ne vois pas beaucoup de nouvelles s'y rattachant. En fait, ceux qui ont étudié l'oeuvre de H. P. Lovecraft ont divisé ses nouvelles en trois cycles, en fonction de leur sujet et de l'époque où elles ont été écrites. On distingue donc les nouvelles dites "macabres", le cycle des rêves, et le cycle de Cthulhu. De ce dernier cycle, seule L'affaire Charles Dexter Ward s'y rattache. Les autres nouvelles relèvent toutes du cycle "macabre". Bien sûr, cela ne gênera nullement le lecteur qui ne s'intéresse que superficiellement à l'oeuvre de Lovecraft. Mais en tant que fan inconditionnelle , je ne peux pas m'empêcher de pointer ce fait.

Par ailleurs, le recueil est divinement illustré par le très talentueux Loïc Muzy. C'est avec émerveillement que j'ai contemplé les créatures qui peuplent les récits hallucinés de l'auteur. Dernier petit hic de cette chronique, les créatures ainsi dépeintes n'apparaissent pas dans les nouvelles publiées dans le présent recueil, elles appartiennent à d'autres nouvelles qui font sans doute partie des deux précédents tomes. J'ai trouvé ça un peu dommage, car j'aurais bien aimé avoir un visuel des bestioles dont il était question dans ma lecture… Il est toujours un peu perturbant de lire une nouvelle puis de chercher l'illustration correspondante… en vain.

Ma note : 18/20

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Synopsis…

Farouche Sud aurait aimé oublier son passé une fois pour toutes.
Mais lorsque son frère et sa sœur sont enlevés et sa ferme réduite en cendres par une bande de hors-la-loi, il est temps pour elle de reprendre ses anciennes habitudes. En compagnie du vieux Nordique qui l’a adoptée, un homme lui aussi marqué par ses démons, Farouche entame un long voyage à travers les plaines désertiques. Un voyage qui les emmène jusqu’aux bas-fonds d’une ville cauchemardesque, frappée par la ruée vers l’or, puis dans les montages inexplorées, qu’on dit hantées. Sur leur chemin, règlements de compte, alliances douteuses et trahisons amères se succèdent à la vitesse d’une flèche de barbare.
Car même lorsqu’on croit avoir tout perdu, au Pays Lointain le passé ne reste jamais enterré…

[Chronique] Pays rouge, de Joe Abercrombie

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour septembre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de ce livre.

Si j'ai choisi ce roman en particulier, c'est parce que j'ai déjà eu l'occasion de lire un roman de l'auteur qui m'avait beaucoup plu. Il s'agissait de Servir froid. Je suppose que certains d'entre vous connaissent ^^

Ce qui m'a fait plaisir, dans ce nouveau roman d'Abercrombie, c'est que j'ai pu retrouver certains personnages de Servir froid, notamment Cosca et Temple. Placide aussi est évoqué dans Servir froid. Comme quoi, c'est bien la preuve que l'auteur nous livre un univers complet, complexe, avec de la suite dans les idées!

Un terrible coup du sort…

Le temps des toutes premières pages, tout paraît paisible, presque joyeux malgré la pauvreté qui se fait sentir en filigrane de l'écriture. Mais très vite, tout bascule pour les deux héros, Farouche et Placide. Le lecteur n'a même pas le temps de s'attacher à eux, d'apprendre à les connaître, que crac!, il leur arrive malheur.

Meurtres sauvages, enlèvements révoltants, saccages à tout va… Le menu arrive très rapidement sur la table et s'annonce copieux en plats corsés! Le lecteur est directement placé au coeur de l'action, ce qui n'est pas pour me déplaire. On se retrouve happé par la recherche désespérée des enfants, enlevés par des mercenaires sanguinaires, assoiffés d'argent et de violence. On compatit de tout coeur à la douleur des héros, et on s'émerveille devant leur courage à faire face à l'adversité.

Petit plus : j'ai trouvé remarquable la façon dont est traitée la douleur des personnages face au saccage de leur maison et la perte de leurs proches. L'auteur se montre souvent très juste dans la description des sentiments et des actions qui en découlent. Sans faire des phrases à rallonges, il dépeint avec des mots adroitement choisis ce que ressentent Farouche, Placide, et toutes les autres victimes des mercenaires. Pour cela, chapeau bas, l'ami!

Elle atteignit la cour – ce qui avait été leur cour – et s'immobilisa, perdue. La maison n'était que poutres brûlées et détritus. Seule la souche de cheminée tenait encore debout. Pas de fumée. La pluie avait dû éteindre les feux un jour ou deux auparavant. Mais tout était calciné. Le souffle court, elle contourna les ruines noircies de la grange.
On avait pendu Gully à l'arbre du fond. Au-dessus de la tombe de sa mère, dont la stèle avait été renversée. Il était transpercé de flèches. Au moins une dizaine.
Farouche avait l'impression d'avoir reçu un coup de pied dans le ventre. Penchée en avant, les bras serrés contre sa poitrine, elle gémit. L'arbre gémit de concert, agité par le vent, et le cadavre de Gully se mit à tanguer doucement. Le pauvre vieux fou. Tandis qu'ils s'éloignaient en charrette, il avait assuré à Farouche qu'il veillerait sur les enfants. Elle avait ri avant de rétorquer que les enfants veilleraient plutôt sur lui. À présent, aveuglée par les larmes et le vent cinglant, blottie dans ses propres bras, elle se sentait si froide que rien ne semblait pouvoir jamais la réchauffer.

Pays rouge, de Joe Abercrombie

Une héroïne en béton…

Tous les personnages de ce roman sont intéressants à leur manière, mais il en est un qui a retenu toute mon attention. Il s'agit de Farouche, bien sûr, le personnage central de l'histoire. Une jeune femme dont le caractère bien trempé cache une sensibilité, presque une fragilité qui lui vient sans doute de son passé tumultueux qu'elle essaie d'oublier. 

Si elle peut paraître dure, elle est aussi droite et travailleuse, drôle et tendre à ses heures. On se rend compte que c'est la vie qu'elle mène ou qu'elle a mené qui a façonné son apparente dureté, mais qu'au-delà des faux-semblants, c'est une fille qui gagne à être connue et appréciée.

Son prénom, Farouche, m'avait d'emblée déroutée, mais finalement j'ai trouvé qu'il lui allait comme un gant. Car elle n'est pas farouche par son caractère, très franc et bien affirmé au demeurant, mais plutôt par sa propension à dissimuler ce qu'il y a de meilleur en elle. Elle ne jette pas des perles aux cochons, et c'est fort bien ainsi.

Les deux boeufs se débattaient dans des gerbes d'eau, et le deuxième joug se tordit malgré les cris et les coups de fouet de Brin. Il aurait tout autant pu fouetter l'eau, ce qu'il faisait parfois. Farouche tirait de toutes ses forces. En vain.
– Merde! s'exclama-t-elle en sentant la longe glisser de sa main droite.
La corde lui cisailla l'avant-bras. Elle parvint tout juste à en rattraper l'extrémité, sang et chanvre se mêlant à l'eau qui éclaboussait son visage et détrempait ses cheveux, sous les meuglements terrifiés des animaux et les gémissements non moins terrifiés de Majud.

Pays rouge, de Joe Abercrombie

Des personnages Kinder surprise…

À l'instar de Farouche, les autres personnages de Joe Abercrombie sont rarement ce qu'ils paraissent être de prime abord. Les apparences sont souvent trompeuses, et l'auteur ne cesse de nous le rappeler au travers de leur psychologie.

Certains personnages essaient d'oublier un passé violent en devenant des "hommes meilleurs". Placide fait partie de ceux-là. Comme il le dit, il ne s'est pas toujours appelé Placide… C'est donc ainsi que certains caractères ressurgissent, et qu'un personnage que l'on pensait mou se révèle être un véritable guerrier dans l'âme.

D'autres personnages, comme Cosca, sont de véritables pourritures mais essaient de faire croire le contraire à tout le monde. D'autres encore, comme Temple, sont des gens biens mais essaient de se faire passer pour de véritables pourritures. Chez Joe Abercrombie, rien n'est jamais simple ni gravé dans le marbre, tout est sujet à évolution, à surprises. Les personnages sont souvent torturés, complexes, pour notre plus grand plaisir.

Farouche se tourna vers Placide. Il la dévisageait, l'épée volée dans une main, le reste de corde dans l'autre. C'était comme s'il la voyait à peine. Comme s'il était à peine lui-même. Comment pouvait-il être l'homme qui avait chanté au chevet de Ro quand elle était fiévreuse? Mal, certes, mais il avait quand même chanté, le visage tordu par l'inquiétude. À présent, devant ses yeux noirs, elle fut saisie d'effroi, comme si elle contemplait le vide. Elle se sentait comme au bord d'un précipice, et il lui fallut tout son courage pour ne pas s'enfuir.

Pays rouge, de Joe Abercrombie

Moralité, quand tu nous tiens…

Ce qui me frappe, chez Joe Abercrombie, c'est cette mise en avant du fait que la limite entre bien et mal est parfois bien ténue. Certains font le mal en pensant faire bien, ou en ne pensant qu'à eux. D'autres commettent des atrocités pour une bonne cause. Comment distinguer le bon grain de l'ivraie, au final? Le bien et le mal ne sont-ils réellement qu'une question de point de vue?

Certains dialogues très intéressants parlent également du concept de conscience. Car c'est peut-être elle, au final, qui fera la différence pour devenir un "homme meilleur"…

J'ai aimé cette moralité qui se dégage de l'histoire. L'auteur nous démontre que, finalement, c'est la vie qui nous façonne et nous forge. Un passé violent vécu bien malgré nous peut créer des blessures telles que notre caractère initial se voit modifié. La nécessité de survivre ou de protéger les siens peut pousser n'importe qui aux pires extrémités. Tout le monde est logé à la même enseigne.

L'auteur nous livre au final des personnages très humains, très réalistes et complexes. Dans Pays rouge, c'est vraiment ce côté-là du récit qui m'a le plus marquée et touchée.

Un sentiment d'impuissance submergea Sufeen. Soudain assailli par la fatigue, il pouvait à peine lever les bras. Si seulement il avait été entouré d'hommes justes. Mais seul lui s'approchait de cette définition. Il était le meilleur homme de la compagnie. Il n'en tirait aucune fierté. Le meilleur ver dans un tas de fumier aurait été plus reluisant. lui seul avait un semblant de conscience. Temple aussi, peut-être, mais Temple passait chaque instant à convaincre lui-même et les autres du contraire. Sufeen l'observa : en retrait derrière Cosca, un peu voûté, comme s'il se cachait. Jouant impatiemment avec les boutons de sa chemise. Il aurait pu être tout ce qu'il voulait, mais s'efforçait de n'être rien. Toutefois, au milieu de cette folie destructrice, le gâchis du potentiel d'un homme semblait fort peu importer. Jubair aurait-il raison? Dieu était-il un tueur vindicatif, qui se délectait de l'anéantissement? À ce moment précis, il paraissait difficile de prétendre le contraire.

Pays rouge, de Joe Abercrombie

Des hommes bons… ou pas!

Bien sûr, comme dans tout roman de Joe Abercrombie qui se répète, l'on trouve une franche dose de violence, souvent de la pire espèce car elle est la plupart du temps gratuite. Que ce soit les massacres perpétrés par Nicomo Cosca et son armée, ou par celle des mercenaires qui enlèvent les enfants, tout cela pourrait être évité. Mais non, ça les amuse bien trop, de violer, décapiter, torturer, piller, démolir… ça les fait même rire!

De la fiction, ça, vraiment? Personnellement, cela me rappelle les images que je vois tous les jours au journal télévisé. À la sauce fantasy, certes, mais l'on en trouve malgré tout les échos dans notre petit monde bien réel. On dit que la réalité dépasse souvent la fiction. Je ne peux malheureusement que confirmer l'adage.

Le couteau qu'il avait donné à Danard était enfoncé dans les côtes de Sufeen jusqu'à la garde et la chemise de celui-ci noircissait à vue d'oeil. Un tout petit couteau, par rapport à d'autres. Mais suffisamment gros.
Le chien aboyait toujours. Sufeen tomba face contre terre. La femme à l'arbalète avait disparu. Était-elle partie chercher des projectiles, sortirait-elle de nulle part, prête à tirer? Temple aurait probablement dû se mettre à couvert.
Il ne bougea pas.
Le martèlement des sabots se fit plus fort. Le sang formait une flaque boueuse autour du crâne fendu de Sheel. Le gamin recula doucement, puis se mit à courir en boitillant, traînant sa jambe infirme derrière lui. Temple le regarde s'éloigner.

Pays rouge, de Joe Abercrombie

Trop de linéarité…

Je dois cependant émettre quelques petits bémols pour cette lecture, que j'ai trouvé un cran en-dessous de Servir froid.

Trop de linéarité, tout d'abord. J'ai trouvé l'histoire un peu trop plate par moments. Entre le moment où les héros partent à la recherche des enfants, et celui où ils arrivent à Fronce, le voyage traîne parfois en longueur. On sent bien qu'il y a une certaine maturation de la part des personnages, mais il ne se passe pas assez de choses, les rebondissements sont trop peu nombreux ou ne sont pas à la hauteur des attentes du lecteur.

Ensuite, le paysage dans lequel évoluent les personnages est trop peu décrit. On se doute qu'il s'agit d'un décor façon "far west", mais on ne sent pas assez la poussière, le soleil, la chaleur, la soif… Je suis restée sur la mienne, pour le coup.

En résumé…

Joe Abercrombie m'a une fois de plus bluffée avec ses personnages à la psychologie complexe et son histoire tellement humaine qu'elle en devient presque réelle malgré le fait que ce soit un univers de fantasy.

On retrouve dans ce roman de nombreux éléments chers à l'auteur : des paysages très "dark" où la pauvreté et la corruption morale sont loi, des personnages torturés, des dialogues qui tournent autour de la conscience et de la recherche de sens, une histoire où le bien et le mal s'entremêlent, et de la violence… beaucoup de violence.

Si on retrouve dans ce livre beaucoup de bonnes choses, je lui reproche tout de même une trop grande linéarité, quelques longueurs, des passages qui manquent parfois de rebondissements, un caractère même parfois un peu brouillon, et le fait que la psychologie passe souvent avant l'histoire elle-même. Je l'ai trouvé un peu en-dessous de Servir froid, le premier roman que j'aie lu d'Abercrombie.

Ma note : 15/20

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

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